I do not give a Shit
Par Nivier le mercredi 12 mars 2008, 17:14 - Nouvelles - Lien permanent
« À partir de maintenant tu ne racontes plus rien au passé. La concordance de temps, toutes ces règles, ça me gonfle. Au présent, bordel ! Tu vis aujourd’hui, pas hier ! Tu sais dans nos métiers, c’est maintenant ! » « Tu commentes, tu interviewes, tu questionnes, tu déranges. »
Et l’autre repart dans son délire. Elle n’en revient pas que sa chaîne ait accepté de m’engager. La télé de branchés. Je dois admettre que mon passage juste avant l’émission culte est un risque de leur part que ne je comprends pas. Même si l’animateur est prétentieux, tous les chroniqueurs hautains et imbus, je dois reconnaître la justesse de leurs critiques. C’est ce qui me gêne, ces hommes et ces femmes font ou défont la culture et tous ces dérivés alors ils sentent obligés de devenir suffisants. Ça ressemble à un aveu de misère, non ? J’écrase pour ne pas être écrasé. De toute manière je ne les croiserais jamais. « Tu parles toujours au passé. C’est ton seul putain plus grand défaut, et t’arrive pas à t’en débarrasser ». Et voilà l’autre qui remet ça. « … et pour finir, tous les jeudi soir dîner tous ensemble avec les animateurs pour faire le point sur la semaine ? Parce que bien sûr le vendredi est enregistré le jeudi. On ne va quand même pas travailler cinq jours comme tout le monde ! » Encore une directrice grande fan de réunion. Terminée la promotion canapé, aujourd’hui, c’est la promotion réunion, plus tu en as, plus tu es chef. Et elle, à part regarder les émissions sur sa chaîne, elle y passe son temps. D’ailleurs, elle me lâche pour un rendez-vous à l’extérieur. « Mais au fait, je lui dis, ça ne vous intéresse pas de savoir à quoi va ressembler, je ne sais pas, le plateau, le décor, les sujets ? » « Je m’en fous ! elle me répond en rentrant dans l’ascenseur. Je dis « très bien, donc ce sera comme Alain Decaux, mais en en couleur alors, ou si vous voulez le Dessous des Cartes sous acides ! » Son “foutez-vous de ma gueule“ ne sort pas de la cabine à verticalité variable Otis dont les portes se referment. Je sens que je vais bien m’amuser ici.
Même dans le métro, ses phrases m’obsèdent encore : « le présent, bordel, le présent. » À mon avis, elle oublie le conditionnel ; celle-là assise sur le strapontin en face, je la déshabillerais bien. Je retourne à la radio rendre compte de mon entretien à mon responsable et à mes collègues. Ceux qui veulent travailler avec moi sont les bienvenus. J’avais refusé de m’entourer de stagiaires sous-payés à qui l’on fait trop souvent miroiter une promesse d’embauche. Une bonne petite pique à envoyer lors du sujet sur Victor Schoelcher…
Après cette bonne partie de rigolade voire de moquerie sur mes nouveaux collègues, je vais voir notre amie Juliette. Avec elle pas de présent ni de futur, il faudrait un temps du genre conditionnel plus qu’improbable. Juliette. Je me serais même contenté de son paillasson. Mais pas moyen. Tous avions essayé de la séduire. On y aurait englouti le P.I.B. s’il avait fallu. Mais rien. Les week-ends improvisés, les fleurs, toute la panoplie du gentleman extraordinaire y est passée. C’est devenu un défi. Les manuscrits de la Mer Morte semblaient plus à notre portée que d’essayer d’arracher un baiser à Juliette. La belle Juliette est inexpugnable. Elle n’est pas hétéro, pas homo, pas bi, mais A. La belle Juliette est asexuelle. Nouvelle tendance. Un truc de coincés. Mais pas elle. Non. S’il vous plaît. Elle développe un snobisme à ne pas se laisser séduire, je ne vois que ça. En fait assez vite elle nous avait dit que le sexe ne l’intéressait pas. « J’ai essayé, mais tous ces efforts pour si peu de plaisir, je crois que ça me gave, se sauter dessus comme ça, dans des positions pas possible, c’est trop primaire, trop animal. Les baisers, c'est pareil. Et cette histoire de cerveau reptilien, je n’y crois pas une seconde, tout comme ce besoin d’avoir des rapports physiques à caractère sexuel plus ou moins reproductifs. Il n’y a que notre volonté pour contrôler tout ça. L’amour physique est sans issue ». Une fille ne devrait pas dire ce genre de phrases devant des mâles plus ou moins toujours en rut. Parfois elle se laisse prendre dans nos bras ou inversement, mais il ne vaut mieux s’arrêter là. Les primaires que nous sommes n’ont pas eu de deuxième chance. Le luxe c’est dire « j’ai sérré plus d’une fois Juliette dans mes bras ». Le seul moyen de vraiment l’avoir collé à soi c’est de danser avec elle. Du coup on s’y est tous mis. Ça n’a pas duré longtemps. Avec les cheveux et le parfum de Juliette juste son ton nez, l’érection te guète. Ses petits seins qui se collent sur ta poitrine… Mais c’est quand même de sa faute si nous nous connaissons tous. Chez elle, c’est notre pont de chute. Et je sais qu’aujourd’hui je vais y trouver notre photographe de mode préféré. Il lui a demandé son appartement pour une séance. Vous connaissez un peu Juliette, mais pas encore son appartement. Pas compliqué. Tout est rond. De l’évier au lit, de la vasque de la douche aux portes en demi-cercle. Juliette est architecte d’intérieur, home sweet home designer. Son appartement c’était son premier projet. Le client n’en voulait plus, il lui a laissé. Il faut voir toutes ces pièces rondes, les meubles, même le plafond est concave ; pas une arrête sur laquelle se cogner. À part le plancher rien n’est plat. Le plus difficile a été d’habiller le monte-charge. Dans la cave, elle fabrique elle-même les meubles ; elle dessine, un client lui file un vieux machin, elle le répare, le transforme en un autre machin, mais rond. Quand j’arrive, tout le cirque est installé dans le grand salon. Une des chambres sert de loge. Notre photographe travaille encore avec ce couturier allemand. Il trouve l’endroit “über glasse“. Juliette travaille dans son bureau, elle se fout du bordel. Je m’attarde un peu devant ce barnum et la rejoins. Une fois la séance de shoot terminée, j’annonce la bonne nouvelle à mes amis. Nous sortons juste boire un verre jusqu’à cinq heures du matin. J’ai tout juste le temps de passer à la maison, prendre une douche et filer à la radio. Une fois de plus à l’antenne avec les yeux qui piquent, mais de l’intérieur. En même temps, c’est un état qui me plaît. J’aime aller chercher dans mes réserves l’énergie pour tenir, en gros être un peu décalqué devant mon micro ; ça m’aide à me concentrer. J’ai toujours fait mes devoirs en avance et comme je dois me lever aux aurores, j’ai toujours une semaine d’émissions de prêtes. Ça me sauve. C’est pas le comble du luxe, ça ? Ne pas mettre (ou presque) jamais de réveil le matin, dans le sens ne pas être obligé d’arriver à neuf heures comme tout le monde, où à six heures et demie comme moi au studio.
La première se passe bien. En direct, évidemment, une condition primordiale pour moi, sinon pourquoi faire de la télévision ? Je vais tenir mon temps, pas la peine de stresser. C’est à se demander s’ils savent qui ils ont embauché. Tout le monde à l’air ravi, moi aussi. C’est une affaire qui roule. Mais la directrice n’est pas loin. « On verra les audiences à la réunion, je te laisse la semaine pour t’installer, et sinon, on discutera ». Hormis les techniciens sur le plateau, les seules personnes avec lesquelles je travaille sont celles d’un bureau plutôt calme dont le métier consiste à faire des conducteurs. De toute la chaîne, c’est le bureau le plus calme, loin d’être le moins charmant, et j’y ai rencontré des barbus sympathiques. Je pique un de leur ordinateur pour peaufiner mon conducteur. Encore ce mot “conducteur“. À la radio déjà il fallait respecter ce fichu machin à la seconde près sous peine que la météo déborde sur les tops de huit heures. Je prends mon horaire, confirmé plus tard par la régie, la scripte, et le réalisateur. Les autres avec leur émission branchée peuvent déborder, mais moi on me serre les boulons à dix secondes près. « c’est à cause de la pub, si ton émission est trop longue, on peut pas tout passer ». Dans les “ma tête ne passe pas les portes“, on trouve aussi les réalisateurs.
Première réunion du jeudi soir dans l’endroit le plus hype de la ville. D’ailleurs le mois prochain on fêtera ici les vingt ans de la chaîne. Tous se gargarisent de très bien connaître tel actrice, tel peintre, et tel photographe. « Ça tombe bien, je me permets de leur dire, le photographe de la soirée est un très bon ami à moi. D’ailleurs, untel aussi, et untel aussi. » Il ne leur faut pas grand-chose pour les impressionner. Je connais plus d’artistes underground comme on dit, qu’eux tous. « Il suffit de fréquenter les bonnes personnes, et entre nous, ce n’est pas parce que deux musiciens cachent leurs visages et mettent des casques de motos sur scène qu’il faut en faire des génies ». Je m’étais fait une image de ce milieu pas si fausse que ça. Comme partout des tas de personnes dignes d’intérêt travaillent dans des bureaux, mais là l’image est un miroir trop déformant pour moi. J’ai peur du mimétisme. Et tient, je commence à être d’accord avec eux sur le dernier film de bidule. J’ai passé la porte de cette fichue élite. Je ne pense pas comme eux, mais je fais partie de la maison, je suis comme associé à l’image de la chaîne. Difficile de faire l’émission avec cette contradiction. Et si justement, je mettais tout en l’air ? Pourquoi ne pas faire comme eux. Si je moquais royalement des téléspectateurs ? Après tout, qui me regarde ? C’est le principe dans ce genre de boîte. Je vais donner l’impression d’une émission faîte à l’arrache, sans préparation. Mais pour ça, je vais prendre mon temps, subtilement, passer du ton détendu à l’attitude je m’en foutiste, désintéressée, j’ai comme envie de les prendre à leur propre jeu. Un peu plus d’ironie ne fera pas de mal à toute cette mauvaise fois.
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