Le Bruit des Étoiles
Par Nivier le mercredi 12 mars 2008, 17:13 - Nouvelles - Lien permanent
Son père a fait la guerre d’Algérie.
Le sien à elle n’a rien réussi à faire, à part se barrer.
Ils se rencontrent le jour de seize ans à elle. Dans un commissariat.
Le soldat les a une fois de trop frappé tous les deux, lui et sa mère. Ils ont attendu l’oreille collée contre la porte. Ils ont attendu que ses pas ne résonnent plus dans le couloir. Non content de tabasser sa femme, après il sort, sans oublier de prendre sa barre de fer et cogner. La guerre l’a juste transformé en pauvre merde. Il ne lui dira jamais dans quel état ça vous met de ramasser les cadavres après les tortures. De les empiler à deux ou trois sur une charrette, avec le soleil, l’odeur des macchabées, ne pas remettre un bras et de le laisser cogner contre les rayons de la roue.
Il sort et tabasse à l’aveugle. Un pare-brise, une cabine téléphonique, une fois il a même forcé une bagnole à s’arrêter, a hurlé aux occupants de rester à l’intérieur tout en la fracassant. Les flics ne viennent plus et se foutent qu’il terrorise le quartier. À force tout le monde oublie qu’avant il frappe sa femme et peut-être son fils. Tout ça sans l’excuse d’être un ivrogne.
Son père à elle s’était envolé à sa naissance. Pour se faire pardonner ne n’avoir pas été là à l’accouchement il avait offert une bague. « Je reviens » et plus de nouvelles.
L’alcool l’avait accrochée dès son retour de la maternité.
Enfant, lui avait les bleus des coups ; et elle ceux des chutes quand elle essayait de rattraper sa mère.
Le soir de ses seize ans, elle aussi avait frappé sa fille.
Lui n’en peut plus de toute cette crainte de pouvoir être cogné n’importe quand.
Ils sont ensemble ce soir-là pour porter plainte contre leurs parents.
Il raconte comment malgré les coups sa mère l’adule encore.
Elle le suit partout dans l’appartement, le regarde manger, et même quand il chie elle reste à côté de lui, la porte ouverte ; attend son autorisation pour descendre chercher du pain et ses clopes.
« Ma mère ne pense pas à me prendre avec elle et fuir. La barre de fer reste à côté de la porte, combien de fois en partant à l’école, j’ai voulu l’emmener pour la balancer. Je me rappelle une fois avoir voulu le faire mais le son rauque de son énième gauloise du matin m’en a empêché. J’ai pas attendu le soir pour m’en prendre une ».
« Et moi ma mère va d’un taf qui l’exploite à un autre dont le patron la tripote ».
« Je comprends pourquoi je l’attends plus longtemps que les autres caissières après la fermeture. Et y’a pas que le patron comme me le disent aimablement ses collègues. Le temps qu’elle se fait sauter, elle arrête de picoler. Qu’est-ce qui valait mieux pour moi ? Qu’elle fasse la pute dans les cartons chez Carrefour, ou qu’elle vide des bouteilles pour me les jeter à la gueule parce que je passe trop de temps à faire mes devoirs » ?
Ce soir-là, ils ont juste eu la chance de tomber sur un humain. Il prend la peine de faire venir l’ambulance, tous les deux ont des coquards et aussi des bleus sur les avant-bras. Sans pleurer, sans dramatiser ils parlent. Les médecins s’en étonnent à peine.
À défaut de les réconforter les foyers s’occupent un peu d’eux. Tous leurs voisins de chambre ont le même passé. Les coups leur donnent tout juste le droit d’avoir une famille d’accueil avant les autres.
Leur adolescence ressemble à celles des autres. Deux trois conneries, un pétard, et une fois seulement une baston dans une boîte de nuit. Après le départ du foyer, ils sortent ensemble. Ils se foutent des reproches du genre « vous n’allez pas profiter, vous caser à même pas dix-huit ans, c’est de la connerie. » Au fur et à mesure de leurs rencontres, ils racontent sans misérabilisme leur enfance, et très vite ce genre de reproche s’arrête.
Ils vivent comme on le leur a expliqué. Ça se voit que les psychologues ne se sont pas faits tabasser. Les médecins et les éducateurs font tout pour masquer la douleur. Même s’ils se ferment, ils se comprennent tous les deux. Ils restent ensemble parce qu’ils savent se consoler, parce qu’ils ont cette enfance commune.
Après ils n’ont pas pu aller bien loin. Grande couronne.
Grâce à certains éducateurs, ils s’en sortent bien. Lui travaille dans le zoo, et elle infirmière dans l’hôpital. Question enfant, il n’était pas possible de continuer remplir cette ville d’individus comme leurs parents. Il paraît que le talent et les tares sautent une génération. Ils en avaient discuté, elle avait insisté pour se faire opérer. « Je ne veux pas que mon ventre engendre la violence et la connerie, je ne me sens pas capable d’affronter tout ça une seconde fois ». Décision dure à accepter pour leurs amis. Après un bon coup de gueule tout le monde comprend leur position.
Leurs proches se réduisent à des personnes croisées en bas de l’immeuble et dans les commerces de la cité. Ils se voient chez les uns et les autres, sortent rarement au cinéma. Ils lisent un peu, regardent de temps en temps un film ou un magazine à la télévision. Tout ce qui sort de la cité leur paraît grand, loin, inaccessible. Les lumières des grands magasins à Noël leur font peur. Ils luttent pour que l’extérieur s’agrandisse au-delà de la ville. Sans autoroute, sans béton ils se perdent. Ils passent leurs soirées en bas à jouer un peu avec les gosses, à garder ceux des voisins, et à parler un peu avec les parents. Ils passent beaucoup de temps à faire l’amour, dès leur rencontre d’ailleurs. Ils ne voient pas d’autre moyen pour tenir, n’ont pas les mots des médecins pour se soigner, ni la patience des éducateurs qui les avaient sauvés. La guérison se fait avec leurs corps, ils s’allongent toujours dans les bras l’un de l’autre, se serrent et invariablement le désir monte. Et c’est tout. Ils se noient là-dedans et qu’importe qu’ils se laissent submerger. Cette intimité-là personne n’y avait touché et plus que quiconque ils y tenaient.
Surtout pour elle. Ses débuts à l’hôpital l’avaient anéantie. L’école d’infirmière ne lui avait pas enseigné le comportement des médecins et des ses collègues. Elle voulait transmettre son humanité, elle aurait des gens comme elle à soigner et elle saurait quoi leur dire. Elle avait assez vécu pour pouvoir rassurer en plus de soigner.
En quelques semaines elle n’ose plus affronter les médecins, ne peut plus leur tenir tête. De choquée elle passe à désabusée. Elle ne peut plus lutter contre la mentalité de ce milieu. Elle ne peut plus entendre les médecins dire qu’un bon fumeur est un fumeur mort juste en début la retraite. Payer toute sa vie ses clopes et entendre dire que les thérapies vont juste soulager. Le pire pour ça reste les accidents de la route. Des gamins de son âge qui se tapent un platane. Et leurs potes qui parlent de reprendre une bagnole plus grosse parce que plus solide. Elle a l’impression de donner la viande aux clients d’une boucherie. « pour votre fils madame, c’était l’hémorragie interne ». Désolé madame, au-revoir madame. « J’entends la mauvaise toux de votre mari … toutes ces cigarettes… même dans votre chambre… de toute façon pour vous monsieur c’est trop tard ».
Elle lui raconte. Elle ne supporte pas les vieux qui meurent tous seuls, les coups de gueule des familles ; le médecin on n’y touche pas, par contre les infirmières elles se prennent tout dans la gueule.
Elle n’aide pas les autres, elles les supporte. Mis à part les naissances (et encore), l’hôpital est un des endroits les moins humains qu’elle connaissent. Alors elle a besoin de ses bras, qu’il la serre fort, très fort. Elle pleure de temps en temps et pousse sa gueulante à l’hôpital. Ses collègues sont blasés de ce genre de comportement. Chaque larme est une douleur de son enfance, mais lui arrive à la calmer. Elle n’espère pas devenir imperturbable, elle voudrait être comme la majeure partie d’entre nous, se foutre royalement de la détresse tant qu’elle ne nous atteint pas.
Ce qu’il fait ne représente rien. Il avait atterri ici parce qu’il avait dû regretter de ne pas avoir d’animal à la maison, alors un éducateur avait jugé bon de le mette en un stage dans le zoo. Il avait plu au responsable. « il m’en faudrait plus de types comme lui qui font tout sans l’ouvrir et sans se plaindre. C’est un garçon bien élevé ». Voilà pourquoi entre autre il ne dit rien. C’était ça ou éboueur. Au moins quand on ramasse les poubelles on n’a pas le mépris des enfants. Lui aussi peut en raconter sur les gentilles familles. Devant les cages, c’est comme à l’hôpital, tout le monde en profite pour régler ses comptes, mais ici les enfants s’extasient, alors ils garderont un bon souvenir, et « ce n’est pas ce con avec sa fourche et sa paille qui peut nous comprendre nous, les vrais gens ».
Voilà pourquoi ils voient peu de monde et sortent rarement. Avec ses gardes de nuit et ses dimanches, les voisins comprenaient bien leur besoin de se retrouver. C’est plus facile de se cacher avec ce genre d’excuse, plus facile aussi de ne pas aller vers les autres. Avec des métiers comme les leurs, pas la peine d’avoir trop de connaissances qui viennent vous raconter leurs petits malheurs.
Ils se détachent des emmerdes comme la panne de voiture le jour du départ en vacances ou du petit dernier qui a cassé lé téléphone portable de papa. Ils se foutent royalement de ces conneries. Il leur importe seulement de se retrouver tous les deux, même si elle apprend tous les jours qu’on se remet de tout.
Ils se moquent qu’on les prennent pour deux paumés qui s’étaient mis à la colle par mimétisme. Leur bonheur de récupérés paraissait plus sincère que celui par exemple du chef de service et sa femme au dîner de fin d’année. C’est plus respectable de mourir d’ennui avec une situation, parce que l’important c’est ce qu’on projette et pas ce qu’on est.
À leurs yeux très peu de personnes de leur entourage méritent le respect et l’admiration.
Sauf pour elle, une pédiatre de l’hôpital. Depuis qu’elles travaillent ensemble elle ne se prive plus de reprocher aux médecins leur cynisme. Son ancien chef de service n’avait pas voulu la laisser partir. C’est toujours elle qu’on envoyait pour euthanasier les malades.
Tout l’hôpital connaît leur histoire, et jamais la conversation n’a eu lieu entre elles. Pas besoin de se livrer pour se comprendre. La psychologie de bas étage pense qu’elle veut s’occuper des enfants en particulier. Mais rien du tout, simplement ils ne cachent pas leurs maux. Ils assument leurs faiblesses sans se poser de question. Elle les bénit presque de pouvoir se considérer sans le jugement des autres. À ses yeux très peu de parents méritent leurs enfants, et a rarement de la compassion ou de l’empathie pour les géniteurs. Trop souvent l’appendicite ou la mauvaise chute gâche la journée, oblige à repousser des rendez-vous ou à quitter le travail. La majorité ne procrée que par convention, parce que c’est bien vu et qu’un couple est forcément reproducteur. C’est comme ça. Les autres suivent alors nous aussi. Rien à dire du côté des jeunes parents. Mais quand arrivent les premières blessures très peu méritent ceux qu’ils portent dans les bras. Elle apprend à ne rien laisser paraître de son mépris. La pédiatre le sait mais ne lui reproche pas.
Elle avait élevé ses deux enfants et savait conseiller les parents, l’autre avait physiquement tout fait pour ne pas en avoir. Leur complicité vient de cette ambiguïté. Parmi les collègues de l’hôpital c’est la seule à venir régulièrement chez eux. Pour eux la première personne à ne pas avoir d’à priori. La seule qui ne veut pas les entendre parler de leur passé, la seule à les traiter en êtres humains sans leur histoire.
Un jour, il y a quelques semaines, comme ça, sans savoir trop pourquoi ni réfléchir, ils prennent un train de banlieue. Direction le Sud. Ils se baladent, rentrent dans un centre commercial juste pour voir si cette banlieue ressemble à la leur. « En fait tout est comme chez nous », ils observent la petite famille dans le supermarché, elle qui prend son temps, lui qui râle.
Le zoo est humain, ici, autour d’eux, partout. Du voisin tranquille à l’alcoolique du cinquième, du couple qui s’envoie en l’air à côté, toute cette foutue population vit avec les mêmes habitudes.
Ils avaient voulu sortir de chez eux. Ils se sentent comme ces enfants qui n’ont pas vu la mer ; pressés d’y arriver le train ne roule pas assez vite.
La capitale ne les intéresse pas, ils en savent assez pour détester cette ville, tous ces abrutis avec leurs métros, leurs sorties branchées, tout ça aussi fait partie du zoo. Pas besoin d’y passer, les images de la télévision leur suffisent.
Ils reprennent le train et décident d’aller le plus loin possible. Et le plus loin c’est voler une voiture dans la rue. Le propriétaire décharge son coffre, et lui sans savoir pourquoi s’y installe. Ils suivent les panneaux bleus des villes de province. Ils roulent, vont le plus loin possible avec ce que contient le réservoir. Se retrouvent dans un semblant de campagne en bordure de forêt. Il reste encore un peu de nourriture et d’alcool dans la voiture.
Ils s’assoient devant les phares sur un plaid bousillé trouvé dans le coffre et vident les bouteilles.
Toujours devant la lumière des phares dans ce champ ils baisent comme jamais. Leur corps plus que nus, chair unique sous la rosée; première nuit loin du bruit des immeubles, de leur sale enfance, première nuit loin de l’urbanité, de ses sons et de ses douleurs.
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Commentaires
merci pour ce topic, mais faut que les mentalites change!