Nous partîmes trois jours plus tard après la confirmation par la station météo de la fin de la tempête. Je passe sous silence la joie du médecin de l’île à notre arrivée. Je dirais juste que la traversée dura cinq heures au lieu des trois et demie prévues ; selon l’équipage je payais ainsi ma témérité. Le navire ne quitta l’île que le lendemain matin, au grand bonheur du capitaine qui assista avec moi à ce qui constitue le premier souvenir de mes voyages dont je ne manquerais pas de vous dire le but à la fin de ce récit.

« Bon alors ! Qu’est-ce qu’il va nous prendre ? Une de là, ou une du frigo ?». - Laisse-lui le temps de s’poser », lance le capitaine en s’asseyant au bar. - Si tu crois que j’ai que ça à foutre d’accueillir des touristes. Je croyais que arrivais avec des médicaments, et tu nous ramène un pauvre voyageur (ne le prenez pas mal), mais c’est plus la saison. Crois-moi, mon gars, je ne sais pas combien de temps tu restes, mais tu vas t’ennuyer de bonne heure. - En attendant, servez-m’en une de votre frigo. - Y paraît que tu étais pressé de venir. Une traversée par ce temps, ça fout les boules à tout le monde, même au capitaine. Soit t’es qu’un petit con, soit un pauvre débile qu’est jamais monté sur un bateau. - C’est la première fois que je vais en mer. Ça a pas mal secoué, mais votre bateau a déjà navigué par gros temps non ? - Tu me rassures. T’es seulement inconscient. - Tu sais p’tit gars, reprit le capitaine, on repart que demain à cause du gros temps, mais nous ne reviendrons pas sur l’île avant dix jours. Alors je ne sais pas ce que tu es venu chercher, mais prend ton temps. Ici, c’est pas bien grand, et à part le bois et le phare, il n’y a rien à visiter. - Alors, si j’ai bien compris, dis-je au capitaine, vous sortez seulement quand la mer est calme ? - Si tu comptes poser d’autres questions comme ça, dans les minutes à venir, enchaîne le patron, j’aime mieux te dire tout de suite que tu vas retourner sur le continent à la nage. Je balbutie une excuse et en profite pour offrir une seconde boisson au capitaine et à ses hommes. N’ayant pas beaucoup dormi la nuit précédant mon départ, les verres suivants m’entraînent en titubant dans ma nouvelle chambre au premier étage, avec vue sur la seule place de ce village insulaire. Je crois entendre des cris venir d’en bas. Un craquement sec me réveille. Le peu de lumière que je distingue me brûle les yeux. Les sons déformés de la place me martèlent la tête. Je peine à retenir un haut-le-cœur. Au moment où je penche, j’entends ce qui sort de ma bouche tomber dans ce me semble être un seau, une sorte de gamelle dont le son me laisse deviner qu’elle n’est déjà plus vide. Malgré l’obscurité je devine la flaque contenue, et l’odeur me force aussitôt à remplir le contenant. Tiraillé de douleur, j’essaye tant bien que mal de m’allonger. Sur le dos, la tête me tourne. Sur le côté, la tête me tourne. Il faut que je me mette sur le ventre, la tête dans le vide au-delà du matelas, les bras en croix comme le pitoyable supplicié que je suis. Je trouve à peine la force de reprendre la couverture tombée par terre heureusement de l’autre côté du lit. Les sons de la place me semblent plus sourds, et bien que les cris ne diminuent pas je les sens s’éloigner comme mon vertige cérébral s’estompe. Hormis de me voir parler avec une vache qui boude car je fais le ménage dans la cuisine à sa place, mon rêve ne présente aucun intérêt.

Je n’ai pas du dormir bien longtemps : les volets laissent toujours passer les mêmes sons et les mêmes cris dont je ne devine pas s’ils sont de crainte ou d’hystérie. Et puis une clef ouvre la serrure. La faible lueur dans le couloir me laisse deviner que la personne que l’on met avec moi est une femme, assez jeune d’après sa voix, mais plutôt avec un langage de charretier que celui des petites filles modèles. Une injure non moins aimable vînt de l’homme comme je reconnu être la patron du bar. A « vieux con », j’en déduis que j’avais à faire au père et à la fille. « Ça y est, tu es enfin réveillé. T’as de la chance qu’il ne t’ais pas vu, sinon, il t’aurait traîné jusqu’en bas et t’aurais été de la fête. Moi, il ne veut pas que je le fasse, il a trop peur de me voir avec un garçon. Quel vieux con ! ». J’allais lui demander quelques éclaircissements, mais elle se dirigea vers la fenêtre, puis se mit de nouveau à râler. « En plus il a fermé les volets avec le cadenas ! » Dehors les cris reprennent de plus belle comme si dans l’entre-temps le nombre de personnes avait doublé. Alors que mes yeux s’habituent de nouveau à l’obscurité, je vois à la mine envieuse de son visage et l’air hébété que lui donne sa bouche ouverte, qu’elle ferait n’importe quoi pour se trouver en bas. « Eh ! Dis-moi, quand il reviendra, tu lui diras que tu ne sortiras que si je viens avec toi ». Si on m’avait ainsi décrit la première étape de mon voyage, et ce malgré les conditions que l’on m’a accordées, j’en aurai profité pour résoudre par la même occasion ce défaut que j’ai d’accepter tout et n’importe quoi avant de réfléchir. Je ne peux plus revenir sur ma décision, alors autant que ce voyage serve à me raisonner. Pour preuve je réponds à la jeune femme que bien sûr je demanderais, j’insisterais auprès de son père pour qu’elle m’accompagne. Persuadée de ma conviction elle retourne auprès de la fenêtre essayer de voir à travers le trou du volet ce pour quoi elle est enfermée dans cette chambre. Je commence par m’asseoir sur le bord du lit, à chercher comment faire fléchir le père, mais au moment où mes idées s’éclaircissent, la porte s’ouvre sans que cette fois j’entende la clé Ma tête effectue un aller-retour entre le père et la fille. Le père effectue un aller simple vers moi, me prend par le col de ma chemise. Je murmure timidement la requête souhaitée, mais un grommellement de style bourru me coupe dans mon intention. Nous arrivons dans le milieu de l’escalier quand finalement épaté par mon argumentaire, il retourne dans la pièce et hurle à sa fille de nous rejoindre. Sans doute à cause de mon nouveau métier de voyageur, je me retiens ma surprise. Le brasier fait cinq à six mètres de long. Les hommes et les femmes se font passer au-dessus, tout d’abord de dos, puis aussitôt le retour visage contre les flammes. Et c’est de cette position que proviennent les cris que j’entendais de la chambre. Quand chacun est passé une fois, le feu est ravivé. Le jeu consiste ensuite à ce que le prochain tour se fasse de plus en plus en plus vite. Des couples se forment à la réception du voltigeur, et c’est à cause de cela que le patron ne veut pas que sa fille y participe. Je l’entends lui demander, mais il refuse de nouveau. Ne pouvant rien craindre, je prends sa fille par la main et profite de l’effet de surprise pour me glisser dans la file d’attente. Comme il doit s’agir du quatrième ou cinquième tour, il ne peut plus arrêter l’élan. Elle s’approche, a juste le temps de ramasser ses cheveux dans une main qu’elle se retrouve planant sur le dos à tout juste deux mètres au-dessus du feu. Dans le bond qui la ramène au sol, elle en profite pour me donner un léger baiser et en à peine quelques bonds, elle se trouve à prendre place pour un nouveau tour. Les cris laissent place au brouhaha caractéristique d’une foule qui se met à discuter. Les plus jeunes aident à remettre du bois. Des mères prennent dans leurs bras des enfants qui ne se sentent pas fatigués, et le prouvent en tapant du pied ou en se mettant à hurler. Évidement un vieux couple se regarde dans les yeux et sourie. Le patron m’arrache à ma rêverie et m’explique en deux mots. Il y a autant de passage au-dessus du feu qu’il y a des personnes à vouloir le faire encore et encore. « C’est une sorte de feu de feu de la Saint-Jean. Ça vient des premiers habitants de l’île, pour remercier le destin de les avoir fait s’échouer ici, plutôt que sur les rochers à l’autre bout du raz ». Il me fait comprendre qu’il n’y pas d’âge pour y participer, et encore moins d’être un autochtone. Je serai le premier de le prochaine série, mais cette fois ce sera lui qui portera sa fille tout seul. Je n’essaye même pas de lui expliquer ce qui m’a pris de l’entraîner avec moi. Mon esprit manque encore d’argumentaire pour expliquer ce geste instinctif. En fait du nombre de participants, ce rituel des pionniers se termine jusqu’à épuisement, et que plus personne n’ait envie de manquer de tomber dans les braises. Je me promène d’un petit groupe à un autre, n’osant pas demander si un accident est arrivé un jour. Les anecdotes sont identiques d’une table à l’autre, et même ce soir il y en qui ont glissé. Mais après tout, ils sont quatre à soutenir un corps. Des fois un veut jouer au dur, demande à ses porteurs de prendre leur temps, pour épater celui ou celle qui lui plaît. A la fin de la nuit comme au temps des cavernes (et vous l’avez certainement fait aussi), les survivants que la fatigue n’a pas su vaincre se retrouvent autour du feu, discutent et attendent le jour. Ils comparent cette année à celle d’avant et se demandent qui l’année prochaine fera le plus de passage. Pas un ne répond car ils n’ont pas de genre de considération. Ils se demandent d’ailleurs pourquoi les touristes ne sont pas intéressés par cette fête. Il est vrai qu’à la saison la mer est un peu agitée, et les icebergs qui dérivent ne leur donnent pas forcément envie de traverser. Il n’y que les inconscients comme moi pour venir un jour de coup de vent entre deux caisses de médicaments. Ce matin, dans l’ondulation de la chaleur, le continent se distingue sans brume, comme en plein été. - « Mais d’ailleurs, qu’est-ce que tu es venu faire ici ? ». - Je m’appelle Justinien, on m’a accordé l’immortalité pour trouver un visage d’enfant gravé dans un arbre en lisière de forêt. Quand je le verrai je vais mourir ; mais en attendant je profite tous les jours de la vie, et je me suis dit pourquoi ne pas commencer à chercher ici ?

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