Station Anvers. Je dors. Des piaillements me réveillent. J’adore m’assoupir dans les rames. Ça me berce, un peu comme tout le monde. La R.A.T.P. devrait mettre à disposition des wagons couchettes, vous arriveriez plus en forme le matin au taf et le soir pour avoir une vie de couple. Pas longtemps, quinze-vingt minutes, pour dissiper la fatigue ou l’effet de la bouteille.

C’est à ce moment qu’arrive toute une nuée de chiards en voyage scolaire. Des tous petits, cinq-six ans, pas plus. Je me redresse et au moment où je vais me mettre à siffler, une gamine devant dit à l’institutrice « hé, regarde, on dirait le Père Noël ». Elle regarde un passager d’un air de dire « je ne vais pas lui expliquer maintenant, espérons qu’elle ne pose pas de question ». Depuis quand le Père Noël a une barbe jaune pisse ? Je vous laisse imaginer la gueule des cadeaux.

La petite n’a pas le temps de dire un mot de plus. Je prends ce qu’il me reste de souffle et je fais vibrer le plus possible la bille du sifflet.

Toute la marmaille se bouche les oreilles. Enfin le calme.

Mais je descends quand même à la station suivante laissant aux mômes un souvenir impérissable de leur premier voyage en métro.

La rame quitte le quai et je balance ma bouteille sur la voie. Le verre n’a pas fini de se briser qu’une autre sort de mon sac.

Allez, je tente le tout pour le tout. Je passe le portillon en bout de quai. D’ici, je vois très bien les métros arriver de chaque côté. Je n’ai pas le courage de monter puis de descendre les marches, je traverse au milieu des rails. Ces tunnels, je les ai arpentés dix ans, tous les soirs de la semaine et pendant mes astreintes le week-end. Même raide et les yeux fermés rien ne peut m’empêcher de traverser. Y’a moins de marches que par les escaliers. Au début, je me rappelle, je sautais carrémment.

Faut pas avoir peur les gens, de voir un pauvre type comme moi traverser avec une boutanche, je suis un funambule métropolitain, et le pire c’est que j’aime ça. Au moins une fois par jour, pas question de perdre la forme.

Je sirote tranquillement, jusqu’à midi. Je coupe mes lampées par quelques clopes, des blondes, pas des roulées comme la plupart de ces pauvres clodos.

Je décide d’être infidèle à ma ligne. Direction la 4, Gare du Nord. Aujourd’hui, je vais voir mes potes. À peine monté, je me fais aborder par une pocharde. Elle a vu ma bouteille, et seulement après ma gueule et mes fringues. Le fait que me lave régulièrement doit jouer en ma faveur. Elle essaye aussi de lorgner dans mon sac Franprix tout neuf. Mais pour le moment la seule bouteille est dans ma main. Sans me demander elle se sert.

- La vache, tu descends bien, on va s’entendre tous les deux.

- Si tu as un endroit pour dormir, c’est le panard !

- Je ne sors jamais de jour, des fois qu’on me reconnaisse, je suis là incognito…

Gare du nord. On ramasse un peu de fric et quelques fins de sandwiches dans les poubelles, on boit quelques bières offertes par les amis, l’après-midi se passe.

Je lui ferais bien le coup des voies pour la séduire complètement, mais je préfère jouer avec le siffler. Du coup je vais sur l’autre quai par les escalators que je prends à rebours histoire de faire râler.

Dès qu’un métro se pointe, je souffle, et le temps que tout les passagers montent et descendent je souffle. Les autres en face se mettent à brailler pour me couvrir. Du coup, ceux qui dormaient se réveillent et poussent la chansonnette avec nous. Et on marre parce qu’il est dix-neuf heures, c’est l’heure de pointe à la gare et du coup tout le monde nous regarde.

Les mauvais joueurs commencent à balancer leurs cannettes en alu. Jamais je ne gâcherais une goutte, même pour rire. On se marre comme des baleines. A l’arrivée de la police ferroviaire on s’arrête pas, sauf que les projectiles changent légèrement de direction.

Au moins si je passe la nuit au trou, avec un peu de chance le SAMU social me donnera un petit déjeuner chaud.

Mais pas ce soir, pas de cellule de dégrisement ni de bagarre avec les flics. Sur le quai d’en face ma belle m’attend.

Malgré les appels au calme, elle continue à hurler ! C’est pas tous les jours qu’on rencontre une fille comme elle.

J’ai oublié qu’on est en décembre. Une fois dehors, on tient chacun dans notre main une partie de la bouteille.

Depuis que j’ai commencé à travailler la nuit, j’ai changé d’astre. La lune me guide, pas ce putain de soleil sur lequel tout le monde se calque. Ça fait longtemps que je lui ai fait un doigt, moi, au disque jaune. Au moins la lumière des réverbères ne change jamais, toutes les saisons, toujours la même couleur.

J’ai commencé à m’enfoncer quand je ne sortais plus que la nuit, même faire les courses. Tout est fermé alors tu ne te fais plus à manger, tu prends une bouteille avec ton dîner au pain de mie-jambon, et puis quand tu as fait le tour des possibilités, tu embarques une bouteille de plus. Comme tu travailles la nuit, tu arrives raide. Tes collègues te couvrent jusqu’au moment où tu es tellement défoncé que le train de matériel qui arrive sur toi te tétanise. Tu ne sais pas s’il roule comme un T.G.V. ou comme une vieille machine à vapeur. Tu ne vois plus le refuge à deux pas sur le côté. Quelqu’un te pousse pour t’éviter de te faire emplafonner mais tu es dur comme un bout de bois. Il essaye encore, mais il glisse sur le ballast, et c’est lui qui a la jambe broyée. C’est terminé.

Je prouve mon existence dans le tunnel. L’obscurité me rassure, j’aime me pitancher sur les fauteuils jaunes à Anvers et faire une sieste à Rome, au moins je suis peinard.

Bon, je suis dehors avec l’autre, là. Je ne rappelle plus de son prénom. Je lui dis que je suis un très mauvais coup, mais en contrepartie elle pourra rester dans notre squat le temps qu’elle voudra.

On vit tous là depuis des années. La mairie nous fout la paix, on se sait pas à qui appartient l’immeuble. On est rentrés dedans une nuit. A l’époque, j’étais jeune dans le métier, je traînais avec une bande de punk, ils n’avaient pas froid aux yeux les mômes. Je les avais aidés à bastonner des skins qui voulaient « nettoyer »la gare du Nord de types comme nous. On picolait sur les sièges, on braillait un peu, mais pas plus que des mecs normalement bourrés. Et cette bande de fachos arrive et commence à nous prendre par le colbac et vouloir nous jeter sous les métros. Les petits jeunes y sont allés en premier ; j’étais pas trop pour me battre, tant qu’on me touchait pas, je disais rien. Aucun de ces types n’avait jamais vu personne se faire broyer entre les roues et les rails. Je ne voulais pas revoir ça. Je me suis levé, j’ai vidé ma bouteille et cogné sur le premier crâne. J’en ai dégomé quelques-uns comme. Dans ces cas-là, il y a toujours une bonne âme pour aller chercher les flics. On s’est tapé un sprint dans la gare. Fallait nous voir avec nos sacs de supermarché et les cognes qui nous collaient au train. Pas facile de courir démoli, en tout cas, ça désaoule. En sortant, on s’est éparpillé en plein de petits groupes. Alors on a traîné, on est allé dans des coins que les gars connaissaient bien ; on est allé se ravitailler, chacun sa dope et c’est reparti. On a vu cet immeuble pas habité, au milieu d’une des rues parallèles au boulevard. On s’est jeté contre la porte, et pendant deux trois se piquaient, on a visité. Une fois un peu d’électricité piratée, on serait bien ici.

On en a laissé sur le carreau, mais globalement l’équipe est toujours la même. Y’a du roulement, mais on ramène qui on veut. Des artistes un peu à l’ouest sont même venus. Des peintres, des photographes, y’a même une séquence d’un film qui été tournée chez nous. Évidemment une défonce, parce que nous on fait que ça… Et ça se prend pour un ponte du cinéma, enfin bon.

Je ramène Alexandra (j’ai fouillé dans son sac on sait jamais) je lui sors une bouteille de ma réserve. Je lui dis comme à chaque fois que je suis bourré, je ne vais pas pouvoir m’empêcher de mettre ma tête entre ses cuisses, et que vu mon état elle ne pourra rien espérer d’autre avant quelques heures.

Un keum bourré ça assure pas, mais une fille c’est pas mieux. Quand elle s’endort sous toi, c’est vexant même si elle est dans le même état. Alors pour éviter passer pour un pauvre type, c’est tout je que trouvais à leur faire.

Je suis resté presque cinq ans avec elle. Une jeunette dans le métier, mais promise à un bel avenir. L’âge d’or du romantisme alcoolique ; petit-déjeuner au rosé, repas à même la boîte de conserve « spécialité maison », à la bougie chauffe-plat. Sinon, le reste du temps sur le matelas.

Je sortais pour mon petit commerce. J’adore les stations désinfectées de la R.A.T.P.. Je les bénis, je les porte haut dans mon cœur.

Je les connais toutes, normal. Ils laissent toujours des vieux trucs à traîner, des panneaux, des rames, des sièges des bouts de trucs et de machins. J’avais réussi à gauler des passes.

J’y vais la nuit, je me sers. Et après je revends tout aux puces, à des broc’ pas trop regardant sur la provenance de la marchandise. Mine de rien, ça rapporte ces conneries. Faut croire que ça fait snob d’avoir dans son salon des veilles banquettes et une table basse bricolée avec un vieux panneau. Les roues que j’ai ramenées sont bien parties aussi.

Et voilà pendant des années comment a marché mon petit business. J’avais encore trouvé le moyen de travailler de nuit.

Pendant la journée, je laissais toujours un vieux pendrillon devant la fenêtre. Quiconque voulait de la lumière dans notre étage n’avait qu’à descendre chez les toxs en dessous.

Ça en fait du boucan un immeuble comme le nôtre. Le syndic doit être hyper tolérant. Ça dégueule à tous les étages, ça sait pas baiser sans faire de bruit, ça se dispute, ça se bat pour son tour aux chiottes, ça jure dans je ne pas combien de langues.

En tout cas, ça me plaisait d’être à l’origine de métissage. Qu’on soit bousillé, paumé, en manque, je m’en foutais. Mais il fallait pas se la raconter. Les pires c’était les petits étudiants (parce qu’on a eu), ils voulaient vivre comme nous, pas de règles, pas d’autorité. Pas beaucoup ne sont restés plus d’une nuit. On s’y amusait, on faisait semblant de s’embrouiller, on les forçait à boire avec nous, les mettait dans des états pas possibles. Personne ici ne veut de ce genre de petit branleur. Alors on leur sort le grand jeu. On s’éclate à les voir descendre l’escalier leurs jambes à leurs cous.

Avec Alexandra, on passe aussi pas mal de temps à visiter les galeries. Celles de services, pas celles des métros-boulôts. En plus c’est trop dangereux, ne je voudrais pas me faire griller pour mon petit trafic. Le grand jeu c’était de choper un train de matériel, de se planquer et de se laisser promener. Très pratiques ces trains quand on ramenait des pièces un peu lourdes.

Un autre truc, c’était quand il y avait un orage, on se trouvait une bouche d’évacuation et on se pelotait tout en se laissant tremper. C’était presque aussi bon que de s’envoyer en l’air. Toute cette flotte tombait dans nos oreilles, on n’entendait rien d’autre qu’un bruit sourd, comme des milliards de feuilles bruissant à nos oreilles. On trouvait ça fantastique, c’était pas grand-chose, mais ça nous suffisait. On ne demandait rien de plus, on ne demandait que ça et on l’avait.

Et ces cons-là, ils ont décidé de mettre des codes à toutes leurs portes. J’ai essayé des nuits entières de les fracasser. Je laissais des marques, alors les blindages ont été renforcés. La fin de ma période de gloire. Je ne pouvais plus me payer mon super whisky ni mes blondes.

Alexandra est partie avec un mec qui avait de plus jolies canettes que les miennes.

Aujourd’hui, je suis toujours au squat, je suis au plus bas du plus bas. Je fais la manche dans la rue. Je vomis dans le caniveau. Je suis tellement minable que j’ai du mal à m’adosser aux bagnoles ou aux murs. Je ne fais rien d’autre qu’attendre.

Quand je suis dans les rues paumées, j’espère juste qu’un chien veuille bien de ma gerbe. Et même ça, c’est pas gagné.

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