Un soir en nous baladant sur la petite colline qui dominait la ville, nous avions aperçu en contrebas l’entrée d’un chemin à moitié envahie d’orties et de ronces. La curiosité de Clémentine nous poussa à redescendre aussitôt et à franchir cette barrière urticante.

- Voilà notre future habitation. Nous serons bien mieux ici qu’en centre ville.

Je ne voulais pas la contredire tout de suite et la laissais s’approcher. Je n’eus pas même le temps de l’appeler que déjà elle passait la porte. Cette maison si près de la mer c’était tout ce dont elle rêvait. C’est vrai qu’en la visitant nous imaginions sans difficulté quelques enfants criant dans ces murs. Tout cet espace devant, et bien exposée avec ça. Il nous semblait étrange qu’elle fût inhabitée.

- Ça sent l’héritage qui a mal tourné. Dès demain je vais me renseigner. On sera bien mieux ici. Je pourrais peindre avec une vraie vue, terminé les toits. À moi l’infini.

J’aime Clémentine, sa simplicité, sa modestie.

- Et puis pour toi, c’est plus près de l’entrepôt, du port et de la gare.

J’aime Clémentine, et les bonnes excuses qu’elle trouve quand ça l’arrange.

Pour une jeune mariée qui avait fui la vie des beaux quartiers de Paris, il ne lui avait pas fallu longtemps pour reprendre des goûts de luxe. Notre appartement avec ses cinq chambres et ses innombrables pièces ne lui suffisait plus. Me sentir en ville me rassurait. Ça me plaît de savoir qu’en face, de l’autre côté du pignon, d’autres personnes vivent les mêmes choses. Clémentine voulait s’évader de cet étouffement. Ma pauvre chérie se sentait oppressée dans le plus grand appartement qu’elle ait jamais eu. Et je n’étais pas mieux. Un fils de bonne famille qui avait attendu de se marier avec une fille de sa classe anti-conformiste pour faire sa crise d’adolescence. Quel courage que de partir travailler loin pour son oncle qui trouve le logement et associe son neveu à son commerce. Nous resterons un couple de bourgeois quoiqu’il arrive.

Même si l’idée ne m’enchantait pas de quitter notre deuxième étage, je n’aurais pas le choix.

Pendant le retour Clémentine alpaguait tous les passants et me présentait comme « monsieur braillard ».

-  Regardez madame, je vous présente mon mari, le sieur braillard. Celui qui râle et qui ne veut rien savoir ».

Tous les jours elle venait dans mon bureau au dépôt et quand elle repartait lâchait « à tout à l’heure monsieur braillard ». Devant les employés nouvellement recrutés ça faisait son petit effet. Je leur ai raconté l’histoire de la maison. Ils se rappelaient bien de sa construction, que son propriétaire n’y avait habité qu’une saison il y avait dix ans. C’était le directeur de cabinet d’un ministre quelconque. Mais suite à une sombre histoire de canal il avait tout perdu. Des huissiers avaient tout saisi, il ne lui restait que les quatre murs. Ses affluences lui avaient évité la prison, mais le scandale l’avait tellement éclaboussé que la maison en était devenue invendable. Depuis elle était l’abandon.

 

Alors, pour le moment c’est pas trop mal raconté. Placée où je suis, si près de la mer et protégée quand même du gros temps, je ne pensais pas rester si longtemps vide. Il a fallu qu’elle insiste la Clémentine ! En dix ans, à part quelques curieux, personne n’avait osé passer mes portes ouvertes. Les enfants du coin venaient un peu l’été, mais ça reste pas grand-chose. Je ne suis quand même pas victime d’une malédiction ! Pas de meurtre suspect, pas de bizarreries entre mes murs. Je n’aurais eu des personnes à protéger qu’un été. Depuis l’eau coule sur mon toit, j’ai aussi quelques infiltrations à cause de carreaux cassés et de la porte d’entrée qui s’ouvre et se ferme au gré des courants d’air. Imaginez bien qu’à chaque visite je me réjouis. Ils se demandent ce que je fais là, mais pas un n’a l’idée de venir s’installer ici. Dès mes débuts, j’ai compris assez vite que la normalité était de rigueur. Je l’aimais bien pourtant ce directeur de cabinet, sa famille aussi. Sauf son père, cet élu quelconque trouvait mon emplacement excentrique.

Mais bon, tout ça est terminé, on m’a vidée de tous mes meubles, il ne me reste plus rien, pas même la plaque du foyer de la cheminée. Après le scandale j’ai bien cru que son père allait embaucher des démolisseurs car selon lui l’argent détourné avait servi pour ma construction. J’étais une sorte de coupable idéale.

 

Clémentine n’avait pas pu garder ses activités de rentière. Il avait fallu qu’elle aille fouiller à la mairie et chez tous les notaires de la ville pour qu’elle trouve à qui appartenait la maison.

Et après une correspondance active avec d’autres intermédiaires elle m’annonçait qu’elle partait deux jours à Paris voir le père de cet homme et comptait revenir avec l’acte de vente.

Et comme de bien entendu elle réussit.

Comme je ne voulais pas quitter notre appartement du centre ville, elle m’annonça que nous ferions donc chambre à part, moi ici et elle là-bas.

 

Dès notre installation, toute la ville et ce qu’elle avait de curieux vinrent nous rendre visite, ce qui m’aida dans le côté lucratif de mon commerce. Ces bourgeois de province voulaient pour eux ou leur famille des meubles importés ou récupérés par mes soins. Ce type de curiosité un peu malsaine se paye à un moment ou à un autre. Raisonnablement les factures augmentaient en fonction du client. Plus il était curieux, plus cela lui coûtait cher. Le cirque ça se monnaye. L’appartenance à l’élite est à ce prix

Quant à Clémentine lors de ces visites, elle paradait, expliquait pourquoi ce meuble ici, ce tableau-là, cette pièce de telle couleur.

Ces petites mises en scène nous avaient permis de choisir nos vraies relations, j’aimais vendre tous ces meubles, mais devoir justifier leur emplacement chez nous, me permettait de choisir entre ceux que je voulais revoir ailleurs que dans mon bureau, et les autres qui bénéficieraient d’une plus-value.

 

Clémentine avait insisté pour que notre petit groupe se voie régulièrement. Elle détestait tenir salon à Paris et ne se gênait pas pour reproduire ses habitudes ici. Très vite notre cercle prit goût à ces soirées, à chacun notre tour d’accueillir. Au moins avec la mentalité de cette ville, pas de concurrence pas de faste ostentatoire, simplement l’esprit de recevoir, de discuter, et de faire la fête. Ma résistance et mon besoin de peu de sommeil m’ont été utiles. Clémentine fait partie de ses personnes, qui quand elles sortent ne peuvent pas se coucher avant une certaine heure. Et les fois où nous rentrions tôt son énergie n’était pas canalisée ; heureusement pour nous deux l’idée d’une famille nombreuse nous taraudait. Il nous arrivait quelques fois de feindre une soudaine fatigue pour rentrer illico à la maison. Malgré les années notre couple a toujours gardé cet appétit, et Clémentine ne se gênait pas dans notre cercle de savoir où nous nous situions par rapport à nos amis.

 

C’est vrai qu’en ce qui concerne les enfants ils n’ont pas perdu de temps si bien que je me demandais s’ils allaient s’arrêter un jour. J’ai même pensé que je ne serais pas assez grande pour accueillir tout le monde. Cinq enfants, on peut dire que ça fait remuer les murs en plus des nourrices et des amies qui viennent quotidiennement. La plupart d’entre elles s’inquiètent de la proximité de la mer, mais de la part de Clémentine je n’ai jamais entendu parler de déménagement, hors de question pour eux d’aller vivre ailleurs. Je suis quelque part inhérente à la conception de cette famille. Elle me rend bien ce que je lui apporte, on m’a donné l’eau courante, l’électricité, avec toujours pour moi, plus d’élégance sans câbles ni tuyaux à l’extérieur pour m’enlaidir.

 

Nous sommes entrés dans ce nouveau siècle sans nous poser de questions sur l’avenir, nous vivions au bord de la mer, les enfants sont arrivés somme toute assez vite et tout le monde se contentait de se laisser aller à cette espèce de douceur de vivre. Je passais toujours la matinée à mon bureau accolé à l’atelier, continuant de superviser les importations pour mon oncle. Nos parents venaient de temps en temps, et nos mères se réjouissaient à peine devant leurs petits-enfants.

 

L’été, je passais toujours le matin à l’entrepôt et le reste de la journée, balade en train pour découvrir la région, en voiture pour aller à d’autres plages, et repas interminables le soir ; tant pis si nos parents trouvaient ridicule le fait de nous réunir ici plutôt que dans la résidence en Sologne. Ils nous en voulaient d’avoir pensé à cela avant eux et nous honoraient de leur présence deux semaines seulement. L’air de Paris manquait terriblement à nos mères, et pour elles le sacrifice était trop grand de passer plus de temps en dehors de la capitale.

 

J’adorais ces mois d’été, toutes ces grandes tablées dehors au premier rayon de soleil, tout le monde à la mer juste devant moi tous les après-midi, et les plus grands qui s’échappaient pour se retrouver dans l’ancienne tour de guet au-dessus de la petite plage. L’insouciance de cette famille arrêtait le temps, rarement de disputes, de tous mes habitants je n’ai pas connu de couple plus harmonieux. Je débordais de cette joie. Les saisons passent mais pas les années, les enfants grandissent mais l’esprit ne vieillit pas. Je suis leur bulle, tant pis si quelque part je les prive des chamboulements du monde. Je les aurais voulu pour moi indéfiniment.

Malgré la proximité du rivage, je n’ai jamais été inquiétée par les marées d’équinoxe, les tempêtes ne sont pas des choses qui m’inquiètent non plus. Construite au plus proche de la mer, mais sur un plateau de rochers surélevé. Et les vagues ne sont pas encore venues me toucher les pieds.

 

Ironie du sort, mon oncle qui avait su me faire éviter mon service militaire fut appelé au début du conflit. quand à moi, mon père usa de toutes ses relations afin d’éviter mon départ sur le front. Tout ce qu’il pu faire, c’est de me trouver une place dans un hôpital militaire. Le fils d’un membre proche du gouvernement se devait de montrer l’exemple. Je devais à mon père le départ de cette ville, l’abandon de toutes mes affaires et de notre commerce. Après le conflit je ne me gênais pas pour lui reprocher aussi la mort de mon oncle. Ce personnage de la famille disparu, je ne me sentais plus le courage de retourner vivre là-bas. J’ai bien essayé un temps de suivre me affaires de Paris, mais sans les arrivées autant chaleureuses qu’imprévues de mon oncle, le cœur n’y était plus, et que dire de et nos enfants. Nous voulions leur faire connaître la ville, mais pas si tôt.

Pour la plus grande joie de nos mères nous revîmes nous installer définitivement à Paris.

Bien entendu ni Clémentine ni moi ne voulions nous séparer de cette maison. Je connaissais assez de monde sur place pour s’en occuper. Quels ne furent pas les cris de fausse surprise et de mépris de ma mère quand j’annonçais mon intention de prendre quelqu’un à l’année pour la maintenir en état. « Mettez-la en location tant que vous y êtes !» m’avait-elle dit de ce ton qu’elle savait que je détestais tant.

Je continuais mes affaires ici, mais sans les menuisiers et les ébénistes avec qui je pouvais boire un verre de temps en temps, sans les ambiances de fin de semaine à l’atelier ma motivation diminuait. Clémentine s’est arrêtée de peindre pour devenir cet accomplissement qui consiste à confier ses enfants à une école privée et perdre son temps dans les salons où ne croisent que des femmes dont les maris siègent dans une assemblée.

Je faisais payer le prix fort à mon père quand il ne se privait pas de dénigrer mon oncle devant moi. Il savait bien que seul je ne pourrais jamais aller m’installer. Il connaissait trop de monde et m’aurait fait échoué de toute façon. Il voulait garder son fils excentrique proche de lui pour le contrôler. Jusqu’à son dernier souffle il me fera payer l’échec d’un fils qui n’est pas devenu représentant de l’état.

J’avais prétexté des arrivages ou des affaires à régler pour retourner dans la maison. Les employés à qui j’avais laissé les clefs y passaient de temps en temps. Mais à quoi bon rendre visite à cette bâtisse vide ? Encore grâce à mon père, de soudaines facilités d’importation avaient réduit mes déplacements.

J’envoyais des lettres, payait même un photographe pour avoir des images de la maison. Avec Clémentine et les enfants nous passions des soirées entières à regarder les photos de toutes les pièces. Notre album de famille est là-bas, au bord de la mer, et non pas dans cette ville que nous apprécions par obligation. À force de nous accrocher à ce souvenir, nous avons fini par nous en lasser. Les photos et les lettres allaient directement dans un coffre, les cadres aux murs avec cette maison protectrice sont partis dans le grenier. Le renoncement et la déception sont arrivés sous forme de carte postale : notre maison, notre ancienne maison dans toute sa grandeur et sa beauté, avec pour légende le nom de la ville accolée à « maison bourgeoise ». De rage, je me suis mis à pleurer ; notre vie passée là-bas, l’impression d’être entré dans un rêve, de l’avoir vécu et de le voir disparaître en deux mots. Comme pour mon oncle, je décidais d’en garder le meilleur, une malle remplie de souvenirs, une vapeur que la mémoire dissipera d’elle-même.

 

La fin d’une histoire. Qu’est-ce que j’allais devenir. Avec cette guerre j’ai bien senti comme une rupture dans le mode de vie. Des curieux passent encore devant moi en se promenant, parfois ils entrent mais au ton des conversations je devine qu’un goût avait été perdu. À travers quelques-uns, je perçois la rumeur de cette nouvelle époque de l’autre côté de la colline. Ils se rangent avec leurs voitures sans chevaux carrément dans mon dos.

En y réfléchissant, toutes ses réflexions de tristesse et de déception sont peut-être dues à mon éducation. Je me mets à penser comme les hommes, je me remémore mes belles années. Bien souvent les clients de l’établissement que j’étais devenue se demandaient le pourquoi de ma présence ici. « pour mieux vous servir messieurs », avais-je envie de leur répondre, comme ma patronne aujourd’hui.





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