Nous voulions oublier comment on avait eu ce contrat. Au début, ce devait être de la maintenance. Notre technique était la moins coûteuse. Tu parles. On a signé et on s’est fait roulé. Le gouvernement a les moyens de s’offrir des porte-avions, mais pas ceux d’entretenir le parc nucléaire. Sage décision que de l’avoir confié à l’armée. Ça n’avait choqué personne de faire des essais d’armes chimiques dans les enceintes des centrales. Le site est déjà protégé, pas de problème ; enfin, normalement. Mais quand ça explose, ce n’est de la faute à personne.

            Le seul moyen pour arrêter les fuites, c’est d’avoir un automate pour déverser du béton en cas de besoin. Cet automate, c’est nous qui l’avons mis au point.

            Au début, nous faisions l’entretien, de la prévention, de la formation . Mais suite à la redistribution des moyens, le président avait estimé que notre machine suffisait en tant que protection. « En cas de problème, avec un bon temps de réaction, ce ne sera pas plus grave qu’une petite fuite d’eau». Comment un pays a pu voter pour un type qui dit autant d’absurdités ; en plus c’est inversement proportionnel à sa taille.

            Mais bon, ce n’est pas ce qui nous préoccupe maintenant. Notre bel engin s’est bloqué parce que des types ne savent pas lire. Il faut un débit précis pour avoir le bon mélange, et comme à chaque fois lors des exercices, les arrivées d’eau sont détournées.

            Mais pour cet accident, le dôme d’un des réacteurs s’est fissuré. Ils ont redirigé notre machine en oubliant de vérifier l’arrivée. Pas assez de pression, le mélange ne prend pas.

            Il n’y a pas que du béton, sinon, plus ou moins d’eau on s’en foutrait. On y a incorporé un mélange de borax de dolomite, d’argile des tas d’autres d’éléments contre les radiations. Le tout donne une grosse pâte informe, qui tient suffisamment de temps pour laisser des équipes intervenir sans danger.

            À chaque fois, lors des manœuvres, l’aiguille du compteur Geiger avait juste bougé pour nous dire que l’appareil fonctionnait. Pas un becquerel n’avait montré le bout de son nez.

            Aujourd’hui, le problème se posait autrement. Un problème de barre de graphite et après d’hydrolyse. La moitié du pays n’a plus d’électricité. Parce qu’évidemment l’énergie dégagée par ce nouveau système nucléaire alimente à lui tout seul des millions de foyers, de villes et d’entreprises.

            C’est bien de regrouper tous les moyens au même endroit, c’est encore mieux quand c’est aux dépens de la sécurité.

            Et nous voilà sur la route. Nous avions plus de six cents kilomètres à parcourir le plus vite possible. Toute la région est évacuée. Le vent a emporté le nuage vers la frontière, nos voisins après avoir profité de l’électricité, vont bénéficier et des cancers qui vont avec.

            À quatre cents kilomètres de notre cœur en perdition, les compteurs ne détectent rien. Pourtant, je meurs d’envie d’essayer ces nouvelles combinaisons. Hyper efficaces d’après le mode d’emploi, mais encore à l’état de prototype.             Avec s’il vous plaît, alarme intégrée dès le franchissement du taux critique.

 

            Le trajet, se préparer, identifier la panne, réparer, remettre notre belle machine en route et revenir. Pourquoi nous avions choisi cette branche de la physique ?

            Je pose la question à mon chauffeur, mais je ne comprends pas pourquoi elle me répond « ta gueule ».

            Enfin le complexe. Plus grand en vrai qu’à la télé. Apparaît le dôme, on dirait un planétarium gérant. Sauf que qu’à l’intérieur il y d’autres genres de –ium. Plein. En quantité incroyable.

            Nous roulons encore trois quart d’heure. Les compteurs indiquent un taux anormal de truc en –ium, justement.

            On descend de voiture, on enfile nos combinaisons et nous en profitons pour fumer une dernière cigarette. Il faut nous voir avec ces machins pas encore fermés. On ressemble plus à des coureurs cyclistes qu’a des scientifiques avec ces machins roulés sur nos tailles.

 

Devant les bâtiments la lumière change.

            Jaune claire, de temps à autre coupée par des nuages. D’ailleurs quand nous descendons de voiture, nous sentons la moiteur.

            Nous avons comme une vague impression de fin du monde. Tout est resté en plan, les machines en vrac, les outils éparpillés sur le sol, quelques vêtements.

            Je me suis souvent demandé comment serait notre planète si l’homme disparaissait tout de suite, là, maintenant. La cause m’importe peu, nous sommes la cinquième espèce et ça arrivera je pense plus de notre faute que par celle d’un caillou tombé du ciel.

            Ça me plait d’imaginer toutes ces caméras de surveillance dans nos villes, tous ces systèmes qui fonctionneront jusqu’à épuisement. Je vois notre fin à peine plus longue qu’un claquement de doigt. Toutes nos belles machines tourneront dans le vide, la télévision diffusera de la neige, la radio des bruits étranges, ou une play-list va bugger et le même morceau tournera en boucle. Je vois mal l’éternité bloquée avec un morceau de gangsta-rap ou de crooner sirupeux…

            Je ne me fais pas à l’idée d’un monde ravagé post-apocalyptique, avec le cliché des villes brûlées. Je vois juste tout comme aujourd’hui, mais sans nous. Un peu comme les temples mayas et aztèques, l’homme est parti, mais les arbres continuent de pousser.

            Il faut arriver dans ce genre de situation pour se rendre compte que nous ne sommes pas la fin. Si nous étions le dernier épisode, personne ne voudrait écrire ni encore moins voir de saison deux. L’humanité s’occupe comme elle peut en attendant sa fin. Elle est assez imbue d’elle-même pour ne rien faire, et surtout ne rien avoir à se reprocher.

 

            Maintenant, plus le temps de réfléchir. Nous devons réparer notre machine.

            Très vite je m’aperçois que nous ne pourrions rien faire. La mieux serait si c’est possible de larguer des centaines de tonnes de béton sur le complexe pour limiter la casse.

            Nous avions conçu un engin éléctronico-physique et mécanico-chimique, pas un miracle.

            Mais tant que nous sommes là, essayons au mieux de faire notre travail. Nous remettons tant bien que mal l’engin en route. Si nous avions été là, toute cette catastrophe aurait pu être évitée. Un seul petit réglage et tout était bon. L’alarme avait dû les gêner alors ils l’avaient enlevée. C’est le problème avec ces alarmes, elles se déclenchent comme ça, par plaisir.

            Mais quand celles de la centrale avaient sonné, il était trop tard. Les ingénieurs avaient eu beau essayer de tout refroidir : réactions en chaîne, catastrophes en chaînes.

            Quand nous sommes arrivés les responsables nous avaient presque reproché la panne de notre machine. Ce n’est pas de notre faute si les crédits aux entretiens avaient été baissés. Ils nous parlaient comme si nous avions mis au point un balai à déchets toxiques sous le tapis.

            Nous avançons dans la centrale, guidés par les techniciens à plus d’un millier de kilomètres. Il faut analyser la situation. Une petite caméra leur transmet ce que nous voyons. Personnellement, je n’aime pas trop quand ils commencent à couper le son pour parler entre eux. Nous connaissons légèrement le nucléaire, mais leur silence à est enclin à nous inquiéter. D’autant plus que l’on s’approche de la zone critique et que nos appareils se mettent à chanter et à clignoter comme des guirlandes de noël.

            Pas facile de parler avec tout cet harnachement sur la tête. Nous n’avons pas de quoi résoudre le problème, qu’est-ce que nous faisons ?

            Nous branchons notre machine sur le réseau secondaire. Surtension. Nous ouvrons. Alternateur grillé. Je commence à paniquer un peu, ma femme leur hurle de nous donner quelque chose à faire. Nous ne pouvons pas attendre des lustres. Nos combinaisons commencent à ne plus être au mieux de leur performance

            Ils nous demandent de retourner dans la salle de contrôle pour filmer tous les cadrans, et là, tout simplement, ils coupent.

Les cinq minutes suivantes paraissent un tantinet longues. De la buée commence à se former à l’intérieur de nos visières. Pas très pratique non plus si on veut fumer pour évacuer le stress.

Nous entendons un seul mot : « dégagez ! ».

Dehors les nuages déversent des grêlons comme le bout des petits doigts. L’eau entraîne comme un torrent tout ce qu’elle peut vers le caniveau. Je manque de me prendre dans les pieds une combinaison sortie d’on ne sait où.

Nous essayons de changer les nôtres, l’eau et notre course les ont un peu abîmées, déchirées dans le dos et au niveau des pieds.

            Trempés, pleins de sueurs nous essayons d’enfiler le plus vite possible ces sacs poubelles blancs qui peuvent nous sauver si ce truc n’explose dans les six prochaines heures.

            Nous croyons comprendre par radio que cette fois-ci les militaires s’en mêlent. Ils envoient des hélicoptères déverser des tonnes de béton sur le site. Nous ne sommes pas persuadés du résultat. Nous voyons d’ici les tous petits déchets à ramasser à la pince à épiler.

            Ma femme prend le volant nos combinaisons à peine fermées.

            Cette fois-ci, je redresse mon siège, me penche en avant, espérant sans doute arriver plus vite. Avec les gants, pas moyen de changer le C.D.  Comment on peut concevoir des combi comme ça avec des mains si peu maniables ? Je pense que la peur y est pour quelque chose.

            Ma conductrice me dit de me calmer, ça l’empêche pour conduire comme une dératée. Tout ce macadam rien que pour nous. Des kilomètres de bitume à perte de vue. Une ligne droite rien que pour nous. J’avais passé la majeure partie de l’aller à dormir, je n’avais pas vu à quel point cette route est ennuyeuse.

            Le temps d’un arrêt pour vider notre dernier bidon dans le réservoir. On ferait bien une pause café clope sur la prochaine aire d’autoroute, mais des bips sortis d’un peu partout ne nous laissent pas le choix.

            Je passe le reste du trajet à regarder dans le rétro si un champignon ou tout autre plante digne d’intérêt mycologique émerge de l’horizon. Rien pour le moment.

            Si ce n’est la panne sèche. En rade, et pour le coup pas moyen d’appeler une dépanneuse.

            Je ne nous voit mal nous taper les cent dernières bornes à pinces. Mon chauffeur me fait remarquer le silence.

            Nous enlevons nos scaphandres.

            Enfin de l’air. Et enfin du tabac. Pas trop pollué, pas encore… J’ai presque envie de les faire à reculons ces bornes. Je me demande si nous verrons quoi que ce soit. À combien on aperçoit une explosion d’un complexe comme celui-là ?

            Pas le temps d’en discuter tous les deux. Des moustiques qui se confirment être des hélicoptères chargés de tonnes de notre mélange passent au-dessus de nos têtes.    « Ça durcira avant qu’il y soient » me dit ma femme. « Mais à tous les coups, ils ont mis plus d’eau pour éviter une prise rapide. C’est juste du ciment trop liquide ».

            Elle a encore raison cette fois-ci, mais ça j’aurais pu le dire.

            Un autre de ces engins à pales arrive plus tard et nous embarque.

            Entre temps il s’est remis à pleuvoir. Comme tout à l’heure, une pluie d’orage ; mais avec le soleil dans le dos les gouttes décomposent la lumière.

            Nous avons confirmation de nos craintes. Une explosion de cette puissance se voit. Lueur d’une ville éclairée la nuit sous les nuages, très loin.

            Nous passons derrière le cordon de sécurité.

            Une limite, une frontière imaginaire. Une de plus.

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