J’arrive un peu en avance histoire de voir si rien n’a changé. Comme tout le monde, j’étais allé m’y perdre surtout pour aiguiser ma curiosité.

Le chemin est plus large, directement taillé dans la pierre si bien que deux véhicules automobiles peuvent s’y croiser. Au bout, un espace aménagé pour y ranger plusieurs voitures. Juste à côté, un escalier pas encore terminé file à mi-hauteur de la pente vers un champ en terrasse que l’on a transformé en potager et en pelouse.

Sur le devant, la dalle de rochers plonge toujours doucement vers la mer.

Un homme déplie des transatlantiques et pose des parasols sur des supports. Il s’essuie le front avec un mouchoir tout en regardant le soleil.

Je ne sais pas s’il m’a vu ; il reste avec les mains en visière sur son front à  regarder en l’air.

Derrière moi j’entends des rires, ou plutôt des gloussements. Quatre jeunes femmes en maillot de bain passent à côté de moi. Je me demande pourquoi elles portent des peignoirs si c’est pour les laisser grand ouverts. L’une d’entre elles me demande si je suis venu pour l’annonce.

« Tu as une tête à ça », me dit-elle.

Elle retourne chercher “Madame Joséphine“. Les autres s’allongent tandis que l’homme leur installe au mieux les parasols.

Je vais m’asseoir sur le perron, et bien qu’il ne soit pas encore midi, le soleil me tape sur le crâne. J’enlève ma veste et appuie mes coudes sur la longue marche derrière moi. Je ferme les yeux et laisse dériver les phosphènes. Je devine à l’ombre furtive la quatrième fille rejoindre les autres, et peu de temps après celle de l’homme revenir dans la maison.

À leurs rires, je devine qu’elles parlent de moi. Je resterais bien sur ce perron des heures durant.

 

Une voix me sort de ma torpeur.

- Vous pouvez m’appeler José, ou Jo, si ça vous fait plaisir. Je vous préviens, ici personne ne m’appelle par mon prénom, sauf les filles et les clients. Alors à moins que vous ne décidiez de changer de côté, je serais vous j’essaierai d’y faire attention dès maintenant ».

Tout de suite elle me montre mon nouveau lieu de travail. Je suis très impressionné, non par ma place (je serai près de la porte devant le vestibule), mais par l’instrument lui-même. Il vient directement du casino de Nice.

- Avec mon Charles, c’est tout de ce que j’ai pu ramener de là-bas. Et encore, il a fallu qu’on se mette devant, sinon ils allaient y mettre le feu aussi. Je ne vois pas pourquoi je vous dis ça, je pense que toute cette histoire m’a précédée. Même ici, presque au bout de nulle part, tout le monde fini par apprendre ce qu’il se passe. Une maison comme la mienne, ça va en dérider plus d’un, j’en suis convaincue.

- Une maison comme la nôtre, tu veux dire. Je te rappelle que c’est moi qui l’ai trouvée !

Charles. Ou plutôt Le Grand Charles. Le patron. Un type d’au moins un mètre quatre-vingt-dix. Avec sa petite moustache, il me fait plus penser aux amiraux ou aux généraux que l’on croise en ville. Avec un type de son gabarit, les clients doivent se tenir tranquilles.

- Je viens justement de finir de préparer votre chambre. Dans notre établissement, tout le monde habite ensemble. Nous venons de terminer une partie de l’aménagement des combles. Bien évidemment les filles logent ici. Mais vu la nature de notre commerce, je comprends aisément que vous préfériez loger en ville ».

Comme je ne suis pas originaire de la région, ma réputation importe peu. Je suis trop fier de vivre de mes dix doigts. Et ne serait-ce pour le plaisir des yeux, je pense m’installer ici.

Charles me montre ma chambre. Si je veux, je peux avoir un instrument pour m’échauffer, ou juste jouer pour mon plaisir.

Il trouve l’art de me dire que les chambres des filles sont de l’autre côté à l’étage d’en dessous. Et la manière de me faire comprendre que Jo a le sommeil léger et qu’elle entend craquer les lattes de parquet qui ne le devraient pas.

Cette partie tacite du contrat devra être une de celles à mieux respecter.

Il m’invite à descendre déjeuner. À part un cuisinier et un serveur, la maison ne compte pas d’autre personnel. Pour le moment, les filles préfèrent rester à prendre le soleil avant qu’il ne fasse trop chaud.

Jo raconte avec toute sa gouaille et son franc-parler le choix de son métier et les raisons de son arrivée au presque bout du monde, comme elle dit. Fille d’un couple de fonctionnaires parti en Indochine, elle a préféré ne pas rester y travailler, mais a compris très vite l’intérêt du mâle occidental pour les beautés étrangères. Pourquoi ne pas se priver de gagner sa vie ici avec ce qui est presque gratuit là-bas ? Elle se moque des raisons du choix des filles mais ne veut pas de mœurs un peu tordues. Elle se moque même de savoir si elles passent à l’acte. “Je ne vais pas aller voir ce qui se passe dans les chambres. En cas de soucis, elles me le disent et Charles se charge du cas du monsieur. En toute courtoisie, bien sûr. Nous savons que les clients demandent avant tout une certaine discrétion de notre part“.

Je commence le soir même.

J’ai juste le temps de repasser dans ma petite chambre de bonne récupérer mes affaires. Elle ne pourra pas dès demain s’empêcher de dire où je travaille désormais.

Ma chambre dans la maison est bien plus grande, et j’ai un cabinet de toilette privatif. Je ne comprends pas pourquoi j’ai été le seul à postuler. Jouer d’un instrument digne d’une pièce de musée, en ayant seulement deux étages à descendre, il y a de quoi faire des envieux.

Je demande à tourner un peu le dos à la porte. J’ai eu comme élèves des enfants dont bien des pères avaient des maîtresses, je ne veux pas les saluer même d’un signe de tête. Ma vue devant l’instrument les ferait sans doute reprendre aussitôt leur manteau.

 

Les premiers clients ne sont même pas de la ville. Certains connaissent la réputation de Jo, et viennent en train voir son établissement.

Assez rapidement, j’apprends à reconnaître un connaisseur au premier coup d’œil. Il sait être patient si celle qu’il veut n’est pas ici. Il n’hésite pas à me demander les derniers airs à la mode ; je passe du ragtime au classique sans que cela ne gêne personne. Et sur des morceaux de blues un peu lents, je m’amuse à improviser. Il faut que je freine mes ardeurs. Je ne suis pas ici pour ça.

Malgré mon emplacement, je vois comment tout se passe. Très vite ce ne sont plus les réguliers des filles qui m’intéressent, mais le nouveau. Celui dont c’est la première fois chez nous.

Il tremble rien qu’en enlevant son chapeau et sa veste. Il avance raide comme un piquet avec les mains le long du corps. J’imagine les filles le tirant à la courte paille. Celui-là n’a jamais vu d’autre femme que des blanches. Alors quand une des filles de Jo s’approche de lui, même si je ne le vois pas, je sens son appréhension. J’entends les autres glousser, mais tout de suite rappelées à l’ordre par la patronne.

Je la vois parfois se retenir de rire devant la gaucherie de certains hommes.

Un pauvre petit gars dont le courage s’est écroulé sitôt la porte franchie. Il bégaye quand il donne ses affaires au vestiaire. Il ne sait pas où s’asseoir. Il me regarde, et d’un signe de menton, je lui indique vers quelle banquette aller. Ça devient un jeu avec les filles.

 

Sans vouloir faire de mauvais jeux de mots, je peux vous dire que moi aussi j’ai pris mon pied. À l’époque, ce commerce ne me choquait pas. À côté d’un certain type de violences conjugales, je préfère voir ces filles-là simuler, que certaines femmes contraintes à coucher pour honorer le mariage. Enfin, je parle d’une autre époque où les arrangements des notables patriarches étaient de rigueur.

Durant cette période, je n’ai jamais vu une des filles maltraitées par qui que ce soit. Ce n’est pas faute d’avoir vu des types bizarres entrer dans les chambres. Ce qu’ils faisaient à deux ou à trois là-dedans ne me regardait pas. Rien de plus facile pour moi que de jeter un œil. Ce qui me faisait le plus rire, c’était la tête des hommes quand ils s’écroulaient. Dur métier que de ne pas éclater de rire après les grimaces de certains. Je me demande comment c’est possible de se tordre autant le visage. Mais le plus drôle restait celui qui ne voulait quand un ne voulait pas se déshabiller complètement.

Je sais que ce n’est pas valeureux comme métier, mais je suis d’accord avec la patronne. Elle ne les oblige pas. D’ailleurs, elle n’a jamais pris de fille de la région, toujours d’autres continents. Et quelques fois je n’ai pas compris leur choix de venir ici. J’ai vu défiler des beautés à rendre jalouses bien des modèles.

Je respecte la règle. Pas de question sur leur passé. Ici, c’est un peu la légion étrangère du plaisir. On fait travailler son corps ; comme si on voulait que tout le monde fasse l’amour plutôt qu’autre chose.

Comme avec toutes les personnes vivant ici, c’est plus ce qu’elles font, et ce pourquoi elles le font qui m’intéresse. J’ai vu des clients respectables à l’extérieur devenir odieux et insultants avec tout le monde ; des crapules qui restaient des crapules. Je n’ai jamais vu autant de monde que durant cette période, et croyez-moi, c’est dans ce genre d’établissement que les hommes montrent vraiment ce qu’ils sont. Je ne sais pas si je dois avoir pitié du pauvre type qui laisse toutes ses économies et reste pendant une heure incapable de toucher la poitrine d’une des filles, ou si je dois approuver le patron lorsqu’il rosse un paysan rustre et prétentieux quand il veut en frapper une "parce qu’à la maison si elle veut pas c’est comme ça que ça se passe". Dans ce cas Charles expulse le bonhomme manu militari. Il a juste la délicatesse de le faire sortir par l’escalier de service.

 

Je ne pensais pas me faire au métier si vite. Je ne suis pas seulement le musicien de la maison. Je suis le premier à voir les clients. Le courant d’air du vestibule me permet de sentir au sens premier du mot. Avec la fraîcheur arrive souvent de relents d’alcool et une haleine saturée en tabac. Je fais signe à Jo et elle s’approche, elle essaye de le convaincre. « Pas ce soir, vous êtes trop ivre ».

Mais quand il lâche les billets sur la table, et qu’il désigne une des filles, alors c’est la corvée. Pour ces individus, un roulement est mis en place. J’entends leurs récits de ces moments et ce n’est pas très beau. Les filles prennent leur temps, espérant qu’il s’endorme ou qu’il soit trop ivre pour faire quoi que ce soit.

Toutes disent qu’elles préfèrent un puceau ou un gars pas débrouillard plutôt qu’un homme soûl. Des disputes éclatent souvent à ce sujet. Mais la patronne est ferme. Si elle ne peut pas les décourager, c’est à elles de le faire, et si elles échouent, qu’elles fassent que cela dure le moins longtemps possible.

Quand nous étions confrontés à ce genre de cas, difficile de les mettre à la porte ; les incidents se savent très vite, rien de plus facile que de mettre en l’air des mois de travail sur un coup de nerf de l’un de nous.

Et moins d’un an après mon arrivée, nous embauchons un nouveau maître d’hôtel. Très vite nous avions vu arriver des couples du même sexe qui n’osaient pas demander une chambre ailleurs.

Jo a compris qu’elle pouvait louer ses murs pour le même tarif. Je ne dirais pas chaque jour (mais d’ailleurs plutôt en tout début de nuit) nous voyons arriver des faux couples qui se désunissent sitôt la porte passée.

Nous ne sommes pas peu fiers de contribuer au plaisir de tous. J’espère que la société évoluera pour laisser ces amours se vivre au grand jour.

En attendant les affaires prospèrent. À tel point que le bout de mon étage qui sert de débarras risque de agrandi se trouver agrandi trouver agrandi.

Les patrons ne sont pas d’accord à ce sujet. Jo a l’intention de faire jouer ses contacts pour faire venir d’autres filles. Passer à six, pourrait plus la faire connaître.

Certains clients viennent de très loin. J’entends par-dessus la musique les stratagèmes pour tromper les fiancées et les épouses. Alors avec deux filles de plus, le cercle va s’agrandir. D’autres ne se privent pas et demandent par téléphone telle fille pour la nuit. L’offre va augmenter un peu, et bien sûr les tarifs avec.

De toute façon Charles ne peut lutter devant la persuasion de sa femme.

 

Comme je l’ai dit plus haut, la légèreté du sommeil de la patronne rendait impossible aux hommes de la maison l’accès aux chambres des filles. Même quand tout le monde sortait en ville, elle savait toujours dans quelle boutique ou dans quels cafés nous étions allés.

Aussi bien moi que tout le personnel de la maison, nous faisons souvent insulter par toutes les grenouilles de bénitier et l’élite bien pensante,. C’était inversement proportionnel aux plaisirs que l’on donnait dans la maison. Combien de fois avons-nous vu des maris baisser les yeux en nous croisant.

Je dois dire que nos sorties n’étaient pas très discrètes, nous aussi nous nous enivrions et quelques-unes ne privaient pas d’aller s’asseoir sur les genoux de ces messieurs. À force nous avons été interdits, et les seuls endroits où nous étions tolérés étaient les bouges près du port. Plusieurs fois nous avons dû prendre nos jambes à nos cous. Les tendres et frêles marins ne comprenaient pas qu’ils devaient venir chez nous et payer. Quoi faire devant des types qui ont des bras comme deux fois mes jambes ? Courir, et espérer qu’ils soient assez ivres eux aussi pour se prendre les pieds dans les chaises que je renverse en sortant.

Peu désirés par la ville “de surface“, nous préférons nous balader ailleurs. Un groupe de femmes accompagné d’un ou plusieurs hommes élégants devrait nous assurer une certaine prestance.

Et bien rien du tout. La réputation de briseuse de ménage de la maison nous rattrape tout le temps. Rares sont les magasins qui voulaient nous servir, et souvent comme par hasard les tarifs augmentaient.

Même les commandes de la capitale se perdaient en arrivant à la gare.

Je me rappelle un de ces voyages avec Charles. Nous avions toutes les mensurations pour renouveler la garde-robe. Cela nous prendrait le temps qu’il faudrait, nous saurons à quel moment les valises et les paquets sont sabotés.

Je profite de mon séjour pour faire à mon tour le client dans les établissements. Les filles ont des connaissances et m’ont recommandé.

J’ai enfin pu tester ce dont elles parlaient librement, et qui ma foi valait d’être essayé. Attaché ou pas ? Les yeux bandés ou pas ?

En fait, pas tellement convaincu par ces pratiques ni par d’autres plus étranges encore. Je garde de ce séjour le sublime des corps les plus jeunes, et la découverte du mien par les plus aguerries.

« Tu ne peux pas être un bon pianiste et un bon client, heureusement que tu as fait le bon choix ».

Au moins c’était dit.

Je me renseignais auprès de mes collègues savoir quelles musiques et quelles ambiances apporter pour encore valoriser l’établissement.

Reprenons notre enquête.

Deux semaines après, je repartais avec Charles, nos bagages, et des paquets entiers de robes, des cartons à chapeaux, de valises pleines de parfums, de frous-frous, de dentelles, des tas d’autres vêtements faits pour être enlevés.

Un peu plus et nous aurions été pris comme deux hommes voulant rentrer dans une troupe de comédiennes pour les séduire.

Durant le voyage, pas de problème.

Nous découvrons le pot aux roses à la gare.

Le chef, un de nos réguliers, ne rentre pas les paquets, il les laisse sur le quai prendre une ou deux averses.

Pas cette fois-ci.

Devant le grand Charles, il cherche des excuses, invoque sa femme, il nous demande de penser à sa famille, à sa réputation. J’ai l’impression d’être un meurtrier à qui la victime demande grâce.

Charles, avec tout son flegme le frappe dans l’estomac, met son visage à hauteur du sien en le tirant par les oreilles.

« Encore une livraison abîmée, et c’est ta femme qui entendra des rumeurs à ton sujet. Et bien sûr, tu iras te soulager ailleurs. J’espère que tu trouveras d’autres bonnes excuses et d’autres mensonges. Bon courage ».

Charles ne menace pas souvent, mais quand il le fait, il arrive toujours à rester calme, il parle à quelques centimètres de votre visage sans élever la voix, et croyez-moi avec cette méthode, pas un n’a osé revenir.

Et depuis, les colis arrivent en bon état et dans des délais respectables.

Pendant notre voyage, Jo s’est occupée de tout mettre en œuvre pour accueillir ses nouvelles pensionnaires.

Nous, pauvres hommes qui ne peuvent pas faire deux choses à la fois, étions tellement pris par nos investigations que nous avions oublié le projet de Jo.

On ne peut pas lutter contre elle, sa décision est prise en même temps que l’idée lui vient.

Je vais donc me retrouver à changer de bout de couloir. C’est ça où je repars vivre en ville. Mon ancienne logeuse m’accueillerait avec des gousses d’ail et l’eau bénite. J’ai quand même la chance d’avoir l’ancienne chambre des patrons, qui eux ont la première près de l’escalier à l’étage où vont désormais loger les protégées de Jo.

D’ailleurs elles se font attendre. Tout ce remue-ménage pour deux filles en plus. Un peu comme Charles, je commence à émettre quelques doutes. Avons-nous vraiment besoin de ragots et de rumeurs en plus ?

 

Enfin les voilà. Je vois passer dans le hall et monter directement dans leurs chambres deux manteaux dégoulinant de pluie. Des giboulées s’abattent depuis deux jours et l’on ne fait pas dix mètres sans être totalement trempé. Je m’imaginais une arrivée un peu plus triomphante, la patronne fière de nous présenter un par un, un peu comme une revue.

Les nouvelles ont beau eu prendre un bain chaud, elles passent le repas avec une serviette sur la tête en train de respirer une décoction préparée par le chef.

J’essaye de me pencher, d’apercevoir un bras, des cheveux, mais je ne vois d’elles rien d’autre que le bout de leurs doigts. Leurs couvertures sur les épaules et leurs châles sur la tête dévoilent à peine la couleur de la peau. Par contre la plus grande des deux a une allure loin de me déplaire. Elle soulève à peine les talons quand elle marche, mais même avec ce qu’elle a sur le dos, je devine une élégance au-dessus du lot. Et bien sûr, impossible d’aller leur porter un grog dans leur chambre. Demain, nous sommes fermés, elles se reposeront.

 

Je suis à mon piano, les clients arrivent. Celui du mardi de vingt-trois heures, et tiens, voici le père d’une de mes anciennes élèves avec son nouvel amant. Nous sommes tous à l’affût, les yeux rivés sur l’escalier. Pour une fois, nous sommes intéressés par celles qui vont descendre. Et à minuit un quart, les belles arrivent, leurs mains effleurant la rambarde, tandis que l’autre lève un peu le bas de la robe. Et là, je ne sais pas pourquoi, je reste fixé sur le pied de celle qui au lieu de sa couverture, a cette grande robe tenue par des bretelles avec juste des petits nœuds sur les épaules.

À cet instant des gouttes de salive tombent sur les touches en ivoire de mon piano. Ce ne sont pas celles du client qui vient de franchir la porte. C’est moi. Mes mains courent sur le clavier mais je n’entends plus rien. Elle me regarde, esquisse un sourire, et déjà les "anciennes " se regardent entre elles, ne sachant pas si elles doivent les détester ou les traiter en égales.

Jo a très bien préparé son affaire et l’envoie directement s’occuper d’un client. En un regard elle fait comprendre à tout le monde qu’il vaut mieux éviter les coups bas et de tenter quoi que ce soit.

« Vous êtes toutes passées par-là, alors s’il vous plaît pas de jalousie, soyez compréhensives ».

À cet instant, mes mains réintègrent mon corps, les notes parviennent de nouveau à mes oreilles. Je regrette encore plus les craquements du parquet à l’étage. Il va falloir tenir, sinon je risque de repartir donner des cours dans une autre ville.

 

Un soir, peu après minuit, la porte d’entrée vole en éclats. Un groupe d’hommes entre et commence à casser tout ce qui traîne à portée de leurs barres de fer. Ils menacent de revenir mettre le feu à la maison si nous continuons notre activité.

Jo s’approche de leur chef, pose les poings sur ses hanches, approche son visage à quelques centimètres du sien.

- Redis-moi en face ! C’est  facile de s’en prendre à des jeunes femmes sans défense. La patronne ici, c’est moi ! Si tu veux te plaindre, vas-y ! »

L’autre ne bouge pas. Derrière lui personne n’en revient qu’une femme ose lui répondre.

Charles lui, descend l’escalier un peu comme une princesse à pas très légers ; il met les boutons de son gilet, ajuste la chaîne de sa montre gousset, et tape ses manches afin d’en enlever la poussière invisible. Il donne l’impression d’avoir été réveillé pendant sa sieste, et à voir son sourire poli mais figé, je crois que cela le gêne un peu.

- Et voilà le patron, continue Jo.

Juste au moment où leur chef s’apprête à  parler, Jo se recule un peu, et son front aidé par le poids de son buste heurte le nez de son interlocuteur. Arrivant à point nommé, Charles relève ses manches, attrape l’autre  par le col de sa chemise et l’arrière de son pantalon. Instinctivement le reste du groupe forme une haie d’honneur pour son porte-parole. Le plénipotentiaire profite de cette occasion pour faire un vol plané directement en bas du perron. Les autres s’en vont dans le silence et de façon moins aérienne. Jo sort à son tour et le regarde partir.

- Si vous revenez, ce sera gratuit pour chacun de vous ! On vous dérange peut-être, mais au moins on ne vient pas se venger sur des femmes ! Si c’est tout le courage qu’a votre bonne morale, je ne voudrais pas que vous ayez à me défendre » !

 

À partir de cette soirée, je me suis aperçu très vite que la jalousie jusqu’alors sous-jacente de la préférée du pianiste n’avait fait que grandir. Les autres filles pensaient que son arrivée avait déréglé le fonctionnement quasi institutionnel de la maison.

Pourtant des clients prestigieux venaient de très loin. Si je me souviens bien, un président du conseil en visite est discrètement entré un soir et ressorti à l’aube. Toute cette opération avait été organisée par les contacts de Charles et personne dans l’entourage de l’éminent personnage ne s’était rendu compte de rien. Exil nocturne d’un hôtel de prestige pour un de passe. Mais vu la beauté de la demoiselle, je regrette parfois de ne pas m’humaniser même pour un bref moment. Une des seules fois où j’ai regretté d’être témoin. J’aurais bien laissé un bout de mur pour une nuit avec elle.

Les hommes venaient autant pour coucher avec les autres que pour espérer la croiser.

Jo avait beau leur demander d’être solidaire par rapport à la maison, mais quand les anciennes ont menacé de partir, même Charles n’a pas su trouver les arguments.

Le véritable âge d’or dure le temps que les humains apprennent à se connaître. Après, ce n’est que concession, compromis, quand on ne se dirige pas vers la dispute, les luttes intestines. Il n’y a pas eu seulement le désir qui fût assouvi dans cette maison. Les filles entre elles au lieu de faire des coups bas, se contentaient de l’ignorer. Toutes contre une seule. Elles croyaient passer pour des pièces de musée. On ne peut pas dire qu’elles entretenaient une passion avec les clients, mais elles les ont sentis juste devenir plus mécaniques, avec l’image d’une autre dans la tête. Tous voulaient la toucher ou simplement la voir nue.

Mes murs, devenus malgré moi experts en rupture commençaient à anticiper le déclin. Je ne sais pas si je veux voir l’affaire s’effriter, ou s’arrêter brutalement par une cause extérieure.

Ces maudits humains ne pourront jamais vivre sans s’agresser !

 

Il n’avait pas fallu trois semaines pour que la situation s’envenime.

« C’est elle ou nous ! » 

Jo ne peut pas retenir les filles.

« Je vous ai tout proposé. Depuis que je suis dans le métier, j’ai appris à régler tous les problèmes sauf celui-là. Je ne peux pas faire toute la réputation sur une seule d’entre vous. J’ai décidé, elle partira dès la fin du mois »

Afin de d’engranger un maximum de bénéfices, Jo organise une sorte de soirée d’adieu. Elle trouve un faux prétexte pour annoncer le départ.

Je dois avouer que bien des fois, étant en ville seul avec elle (les autres ne voulaient plus l’accompagner), je ne pouvais m’empêcher de la voir sans ses vêtements. Ce n’est pas de ma faute si tout ce qu’elle porte m’ensorcelle. Une partie de mon cerveau est nettement moins romantique.

Quelques-unes me reprochent trop d’attention vis-à-vis d’elle. Moi aussi je peux être amené à ne plus plaire à la patronne.

Même la fête de son départ est gâchée. Les autres se sont chargées de faire courir une rumeur à son sujet, maladie ou histoire trouble. En tout cas, ce soir pas un homme ne veut l’approcher. C’est le regard triomphant que chacune monte l’escalier avec son amant provisoire.

La belle sans cour n’est plus rien. La jalousie a vaincu. Tant mieux pour les affaires, tant pis pour moi.

 

Mauvaise soirée. Je n’ai pas réussi à m’endormir.

Il est six heures. Je sors avec un verre à la main voir le jour se lever. Je vais dans la tour de guet m’abriter de la brise.

Je ferme les yeux. La lueur rouge et bientôt la chaleur du soleil se posent sur moi. Une ombre passe devant moi.

« À toi au moins, je peux bien te donner ça ».

Elle porte sa robe avec les petits nœuds aux épaules. Elle délace les fines bandes de tissu. La robe tombe entièrement. Elle s’allonge sur la pierre encore fraîche de la nuit.

Cette fois-ci, c’est sûr, je n’ai qu’un cerveau primaire. Elle me laisse l’embrasser. Elle me déshabille, puis me fait glisser dans son cou, sur le haut de sa poitrine. Ses seins, deux sphères. La pierre sous nos corps se réchauffe.

Et tout d’un coup un drôle de bruit.

Devant la maison.

Le groupe de l’autre jour est revenu. Plus nombreux. Charles, Jo, et les autres filles sont chemise de nuit. Ils les ont mis dehors.

Ces brutes sortent les meubles et les jettent dehors, jusque dans l’eau.

Le bruit qui nous a le plus dérangé est celui du piano.

Ils l’ont prit et l’ont littéralement fait voler sur les marches du perron.

Le reste de la troupe est dans les étages. Tout passe par les fenêtres. Ces bons penseurs frappent même celles qui veulent les empêcher de faire leur justice.

Nous remettons nos vêtements, mais restons cachés dans le renfoncement de la tour.

De la fumée sort d’une des chambres. Un rideau battu par le vent annonce l’incendie. À sa vue des hourras s’élèvent du groupe.

Les derniers jettent encore tout ce qu’ils trouvent entre la maison et la mer.

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