Nous rentrons de notre bar de référence, si tant est que l’on puisse avoir des références en la matière.

            Avant d’arriver ici, il faut tout reprendre dans l’ordre.

            Tout commence chez Juliette, comme à chaque fois ou presque. Le groupe est au complet. Plus ou moins dans l’ordre : notre ami présentateur, une libraire avec son mari, deux informaticiens-motards (ou l’inverse), un professeur de mathématiques plus ou moins quantiques, et trois autres amis que nous voyons trop rarement.

            Juliette dans son grand étourdissement a oublié de les prévenir. Aujourd’hui, je réquisitionne une énième fois son chez elle. J’ai passé la journée à photographier la nouvelle égérie d’un couturier anglais. Il tenait absolument à venir ici. Mais quand je dis ici, c’est  dans l’atelier. Pour lui le meilleur endroit de l’immeuble. Au milieu, entre autres, d’une machine à bois, d’un poste à souder, de caisses à outils… Bref, le capharnaüm habituel de la maîtresse de maison.

            La séance n’en finit pas. Pour les dernières prises, il veut faire une superposition du mannequin sur le personnage principal d’une de ses grandes toiles. Le couturier pour se détendre peint des tableaux où les personnages des scènes sont en taille réelle.

            Il dit toujours « Il ne faut pas tronquer les silhouettes. Je n’habille pas des moitiés de femmes ou d’hommes. Je ne peux pas imaginer autrement que dans la proportion du corps en entier ».

            Encore une vision d’artiste. Pourquoi pas.

 

            Scène assez comique quand en fin d’après-midi, les portants, les valises de maquillage, le couturier, le tableau et le modèle ont croisé le petit groupe d’amis avec les provisions pour le repas du soir.

            J’ai même été étonné de la sympathie du couturier quand il leur a dit qu’ils avaient de la chance de rester dans cet endroit peu commun.

            Si je me souviens, à la base nous étions ici pour fêter l’émission de l’autre qui avait été viré de sa chaîne privée pour finalement passer sur le service public. Il ne pensait l’Artiste du moment capable de tant de provoc’. Fumer à la télévision ! Rendez vous compte ! Mais surtout notre ami ne l’en avait pas empêché. C’est le scandale de l’année.

Il vous racontera cette histoire une prochaine fois.

            Donc, nous étions chez Juliette pour lui souhaiter bonne chance afin de retrouver une autre chaîne.

            Après nous sommes sortis. Un trajet en métro durant lequel des agents nous ont demandé de faire un peu moins de bruit. Nous voilà arrivés. Minuit. Indice : l’endroit a le nom d’une des zones de la météo marine, pas très loin d’une grande tour, près d’une gare. On est un peu serrés, il fait chaud et la musique est forte juste comme il faut.

            Nous commandons un breuvage dont la particularité est de se vider très vite. Quelques-uns vont fumer dehors. Nous ne manquons pas de nous moquer du présentateur. Au moins dans ce bar personne ne le reconnaît ou ne l’aborde à ce sujet. Nous venons ici à cause de ça : des clients aux serveurs, tout le monde se moque bien de qui nous sommes.

            Je reste avec Juliette. J’admire les gros patauds se prendre des vents. Légers, courtois, les rois de la lévitation. Quelle crise de rire. Mais là, j’en ai un peu marre de tous ces blablas, je sors à mon tour prendre l’air et laisse Juliette.

            Nous revenons et quelle surprise ! Elle parle avec un inconnu. Le personnage semble être un habitué. Un client sur trois le reconnaît. Cela ne l’empêche pas de continuer de discuter avec notre Juliette. Exploit. Il réussit à lui payer un verre. À son tour il sort. Juliette nous demande quoi faire.

            « Suis-le, voyons ! ».

            Et elle y va.

            Nous continuons à danser et à aligner raisonnablement les petits verres sur l’autre comptoir situé au fond du bar. Notre serveuse préférée nous offre un cocktail plutôt chargé.

            La seule personne qui nous reconnaisse est le marchand de fleur. Il y va de son « salut les gars », et nous de notre « plus tard ».

            Ça reste quand même un sacré défouloir de gesticuler dans tous les sens sur le rythme de la musique. Mon plaisir est de taper le contretemps et d’écouter les autres perdre la mesure. On s’amuse aussi à faire du bootleg en live, ça par contre nous sommes assez fort pour chanter les paroles d’une autre chanson sur celle qui passe.

            Mais cette fois-ci Juliette n’est pas avec nous sur la piste-passage vers le bar du fond.

            Toujours des blablablas avec l’homme mystère. Qu’a t-il fait pour réussir à capter son attention ? Ils s’éloignent un peu. Nous n’en croyons pas nos yeux. Nous devenons même jaloux. Il a osé lui prendre la main ! Et maintenant les voilà serrés l’un contre l’autre sur une musique propice à des échanges buccaux. Elle nous surprend encore. Elle met les mains dans ses poches arrière. Ils s’embrassent. Nous ne pouvons pas contenir un « ouais !!! » d’approbation.

            Plus tard, elle nous racontera qu’elle n’a pas pris son portable. En plus, au moment de taper son numéro sur le clavier, elle a fait tomber celui de l’autre. Elle n’est même plus certaine de lui avoir donné les dix bons chiffres.

            Nous essayons de deviner les atouts de celui qui a réussi à embrasser Juliette. Nous l’imaginons tout et n’importe quoi. Un capitaine de frégate ayant lâché le drapeau pour la beauté de la voile ; un personnage mystérieux qui se ferait appeler Julien Sorel. Qu’est-ce qu’il pouvait avoir de plus ? Aucun de nous n’avait pu la séduire, et ce type arrive, lui parle et le comble, c’est elle qui le prend encore dans ses bras ! Autre possibilité, nous ne sommes pas assez bien pour elle. On alors, nous sommes trop du même milieu. Peut-être justement ne veut-elle pas d’une personne comme nous.

            En plus, ils sortent un peu trop souvent et trop longtemps à notre goût…

            À cette heure de la nuit nous commençons à être un peu trop fatigués pour réfléchir. Nous retournons faire les guignols sur la piste, et encore une fois nous promettons d’acheter des fleurs plus tard.

 

            Alfie le dragueur repart avec ses amis, prenant bien soin de bisouter et de bécoter Juliette un nombre incalculable de fois.

            Le retour en taxi se fait pour elle comme si elle était sur bateau avec pas mal de vent.

            « Y’a d’la houle », qu’elle dit

            - C’est dans ta tête. On est sur terre, rien ne bouge ».

            Sauf le chauffeur du taxi, sorte de Sébastien Loeb.

 

            J’ai les mains en coupelle pendant tout le trajet, de l’entrée jusqu’aux toilettes. Qu’est-ce que je ne ferai pas pour Juliette.

            Mais elle est digne. Elle ne vomit pas. L’alcool lui fait croire au prince charmant. Pas très courtois car elle n’a pas de message sur son téléphone. Dès lors, elle ne le quitte pas des yeux.

            Le reste du groupe est dans le salon et s’amuse à se moquer de moi lors des séances. Je vous épargne leurs réflexions ; soit dit en passant je ne parle jamais comme ça aux filles.

            S’ils n’avaient commencé à  faire semblant de cadrer avec leurs mains comme des gamins, je n’aurais jamais pris cette photo. Un peu plus tard le directeur d’un magazine l’avait vue et la voulait pour la couverture. S’il savait dans quelles conditions je l’ai prise. J’ai même été récompensé pour cette image.

            Pour le moment je suis encore avec Juliette. Elle se relève, je la soutiens un peu. Elle se dirige vers la cuisine et boit plus de la moitié d’une bouteille d’eau. Elle a toujours son téléphone à la main.

            Quelques-uns choisissent de la musique, on parle de kit chaîne, de l’aspartame qui est vraiment un truc dégueulasse, et de plus de quarante prises pour un enregistrement.

            J’amène une pleine cafetière, et là, je vois Juliette assise en tailleur sur la table du salon. Fixant son fichu téléphone. Le présentateur se met à côté d’elle et commence à l’interviewer. Évidemment tout le monde lui propose une cigarette, et de payer l’amende qui va avec.

            Tout ce qu’elle sait de son prince, c’est son prénom et son métier. Comme c’est un habitué, nous retournons demain pour essayer de récupérer son numéro.

            Et là, encore une chose me conduit vers cette fameuse photo.

            Juliette lui demande de la prendre dans ses bras.

            Plutôt touchant.

            Quelque chose ne va pas dans la manière dont ils sont assis.

            Par habitude, je sors un de mes appareils. Les autres continuent à discuter.

            Je déplace une ou deux lampes, pousse un peu la table du délit pour avoir en fond un des meubles de Juliette. Focale longue. Je veux vraiment faire le point sur leurs bustes. Le décor est là, mais flou, le mur, le meuble, même la lumière, je veux que tout autour d’eux soit suggéré.

            Ça ne va toujours pas

            Ils ne sont pas assez proches.

            Et là, Juliette passe ses jambes autour de la taille de notre ami, un peu comme la position du lotus. Et elle pose sa tête sur son épaule.

            Un peu gêné, il n’ose plus bouger.

            « Fais comme elle », lui dis-je.

            Il met ses jambes autour de la taille de Juliette.

            C’est mieux, mais il manque toujours la touche pour parfaire l’image.

            Quelqu’un lance : « il faudrait qu’ils aient juste le haut du dos nu, ce serait plus intime. Tu ne te mets pas comme ça habillé ! ».

            Je ne sais pas trop quoi faire. Ce sont mes amis, je ne peux pas leur demander la même chose qu’aux modèles.            « Et puis je m’en fous, murmure Juliette. S’il enlève sa chemise, j’en fais autant, et tu l’auras ta photo ».

            Ne sachant pas si elle plaisante ou non, il ne bouge pas.

            Elle se colle à lui, et en un rien de temps, déboutonne son chemisier, fait tomber ses brettelles juste pour avoir le haut du dos nu, et l’enlace plus encore.

            Il est obligé de suivre.

            Et là, je leur demande de reposer la tête sur l’épaule de l’autre et de fermer les yeux.

            J’ai mon cadre.

Je les laisse se mettre comme il faut. C’est touchant, ils respirent en même temps.

            J’ai exactement l’attitude dont j’ai besoin.

            Je tourne un peu autour d’eux.

            Je demande à Juliette de penser à son inconnu, c’est de son côté que je ferais la meilleure photo.

            Elle plisse légèrement les yeux, esquisse un sourire.

            Elle prend une grande inspiration, comme si c’était vraiment lui qu’elle tient dans ses bras. D’ailleurs elle les serre encore un peu plus.

            Et juste avant que ses épaules ne retombent, je déclenche.

            J’ai tout ce qu’il me faut avec en plus la contraction de ses muscles au moment de son geste. Je suis certain qu’on sentira son apaisement, son désir sur la photo.

            Et voilà comment une femme aux épaules nues et au chemisier tombé au niveau des coudes se retrouvera sur une couverture d’un magazine de mode.

 

            Tant pis pour notre ami.

            « Je ne fais que le faire-valoir dans cette histoire ! ».

            Et un dit : « c’est pas déjà ton rôle en tant que présentateur ? »

 

Tous les billets de ce blog sont la propriété exclusive de Olivier Ledouit. Toute reproduction, même partielle sans l'autorisation expresse de l’auteur est interdite.