Du grand n’importe quoi. En plus j’adore les raconter. Au lycée, après avoir salué mes camarades, tous attendaient le récit de mes aventures nocturnes. Aujourd’hui, je les note encore, et régulièrement je raconte à mes amis les délires de mon cerveau. Au lieu de se reposer comme tous les autres, il n’a rien de mieux à faire que de me projeter dans des situations… le mot pour les décrire n’existe pas. Exemple, je rentre à la maison, et ma compagne (qui soit dit en passant est une vache) boude parce que je ne l’ai pas laissé faire la vaisselle. Ensuite, elle passe toute entière dans les toilettes, je la suis et me retrouve dans une cave avec juste un petit soupirail et une rigole dans le sol qui sert d’évacuation. Après, j’essaye de la sortir, mais sa tête reste coincée dans la cuvette à cause de ses cornes.

            Maintenant, vous comprenez pourquoi je ne raconte pas tout. Ce type de rêve est tout à fait normal pour moi.

 

            Revenons à celui qui nous intéresse. Je ne sais même plus si c’était juste après notre première rencontre, où une autre fois après que nous nous soyons revu. On travaillait sur un projet pas très intéressant pour elle, et encore moins pour moi. Juliette nous avait demandé de nous retrouver dans un endroit original. Il ne se passe jamais rien sans qu’elle intervienne. Même absente, elle agit sur nous à distance.

            Elisa était une vague connaissance de Juliette, elles savaient juste ce que faisaient l’une et l’autre dans la vie. Rien de plus. Difficile de ne pas raconter mon rendez-vous avec Elisa pour le moment. Rien d’original, pas de petits oiseaux gazouilleurs dans les arbres, pas du genre le monde s’arrêter de tourner, on n’est pas non chez Barbara Carland, encore moins dans une histoire reluisante à la Chinaski, faut pas déconner.

            Le rêve.

Ça commence avec une histoire d’avion. Elisa est à côté de moi. L’appareil n’arrête pas de passer dans des trous d’air. Le commandant nous explique comment sortir en cas de crash. Juste à ce moment, la tôle au-dessus de moi se plie. La voix nous dit de tirer sur le morceau. J’arrache tant bien que mal le bout qui ne veux pas venir. La voix nous encourage à forcer plus, car si nous nous écrasons nous n’aurons pas d’autre solution pour sortir. La paroi se rapproche encore, mais j’ai du mal à croire au message de prévention du pilote.

            L’instant d’après, je me retrouve dans une rivière. Le corps complètement immergé, avec juste la tête hors de l’eau. Le soleil me chauffe le visage. Je crois être complètement nu, mais cela ne me préoccupe pas plus que ça. Sans m’en rendre compte, je nage sous l’eau, elle est très claire, j’arrive à voir les arbres et les herbes sur la berge. Par contre, je ne vois pas le fond. Elisa est avec moi à partir de ce moment. Elle nage autour de moi, je m’amuse à tourner autour d’elle. Nous n’avons pas besoin de respirer. Tout ce liquide n’est pas une contrainte. Cependant, nous ne pouvons pas parler. Je n’ai pas l’impression d’être gêné par cela non plus. Nous tournons l’un autour de l’autre un peu comme des poissons.

            Encore une fois, je n’ai pas la conscience de mon corps. En fait, je ne le vois pas. J’avance sous l’eau, c’est une certitude, mais le fait de ne pas savoir par quel moyen ne nous dérange pas. Je distingue tout à la surface, mais je ne perçois pas son visage. Je sais que j’ai confiance en la personne en face de moi. Étrange de se sentir presque protégé par quelqu’un de si proche et inconnu. Pourtant, c’est elle. Quand même, je ne laisserais jamais quelqu’un me tourner ainsi dans l’eau si je ne la connaissais pas. Tout le monde en ferait autant. Enfin, j’imagine.

            Retour à la surface. En plein soleil. Je tourne la tête, elle est à côté de moi. Je ne sens toujours pas mon corps flotter dans l’eau. Je sais qu’elle me tient la main, mais je n’ai pas conscience ni de mes pieds, ni de rien d’autre. Nous regardons le ciel, les feuilles au bout des branches sont un peu plus transparentes, je plisse les yeux. Je crois deviner le vent les agiter un peu.

            Nous replongeons. Cette fois-ci. Elle est dans mes bras. Nous sommes en suspension dans l’eau. Toujours sans avoir besoin de respirer. Je vois encore la verdure au-dessus. Je ne comprends pas pourquoi Ulysse n’a pas cédé aux sirènes. Si leurs chants promettaient ce genre de paix, ç’aurait été dommage de ne pas en profiter.

            Je me demande pourquoi elle. Pourquoi je rêve de cette fille que je n’ai vue qu’une fois. Elle est là, contre moi, sous l’eau. Je devine dans son regard une sorte de remerciement, comme une promesse tenue. On plutôt, une sorte de dû, l’accomplissement de quelque chose pour elle. Pour le coup, un véritable rêve que je viens de réaliser.

            Et nous flottons, une fois de plus en surface. Rien n’a changé. Pas de mots, le soleil et cette rivière qui nous portent. Sans courant, sans vagues. Cette eau est là, mais ne nous touche pas. La sensation du liquide sans être mouillés. Une chaleur douce nous porte. Le vent ne nous touche pas. Elisa, du moins l’image de sa présence m’aide à garder cette sérénité.

            Voilà. Et après, je ne me souviens plus.

            Pensez-vous que je doive le lui raconter, mais surtout, qu’est que cela veut bien pouvoir dire ?

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