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      Charles s’est contenté de mettre quelques planches en guise de fermetures provisoires. Avec le pianiste, ils ont rentré l’instrument au milieu du salon. Les brutes se sont contentées (si l’on peut dire) de le jeter, lui cassant juste les pieds, le panneau du dessus, et de donner un coup de pied dans le pupitre. Maintenant, c’est un “leyel“. J’ai l’impression d’abriter une pauvre bête laissée à l’agonie. Ils auraient mieux fait de l’achever. Étrange vision d’un piano. Le clavier presque au ras du sol. Des morceaux de mécanique éparpillés comme si un mauvais boucher s’était arrêté en cours de dépeçage. J’ai plus mal pour lui que pour moi.

Pour le moment, les clefs sont là, posées sur un guéridon, meuble unijambiste ayant échappé au lynchage.

Laissez-moi le temps d’arriver à la prochaine histoire.

Donc, il a m’a fallu voir ce débris pour que je me rende compte que désormais je n’appartiens plus à personne. Je ne sais pas pourquoi, mais je sens venir une longue période de solitude. Qu’est-ce qui est le mieux pour moi ? Retrouver des habitants au plus vite, ou rester à ruminer les souvenirs, un peu comme une grand-mère dans son fauteuil ? Je vous le demande, que préféreriez-vous à ma place ? Je ne connais pas les humains à ce point pour penser comme eux. J’essaye de me projeter dans le temps. Ne croyez pas que vous seuls avez l’exclusivité de vous poser ce genre de questions. Moi aussi je revendique un droit au doute. Vivrai-je d’autres moments de bonheur pour me remettre de ce célibat d’habitants ? Sans faire de mauvais jeu de mots, la prochaine histoire me permettra t-elle de me reconstruire ? Je sais que le scandale ne joue pas pour ma réputation. Je ne suis pas responsable des propriétaires, et je pâtis non pas de leurs excès mais de leur bêtise. Quand arrêtez-vous de me faire perdre espoir en votre espèce ?

Mieux vaut ne pas se lamenter sur mes petits malheurs. Comme je l’ai dit avant, avec cette guerre, j’avais senti les comportements évoluer. Mais avant cette époque, d’autres histoires, d’autres esprits sont venus hanter mes murs.

D’abord, juste après ce ridicule incendie, une faune plus animale a élu domicile. Rien d’étonnant que de voir apparaître des colonies de petits rongeurs et d’oiseaux. Je fais l’impasse sur les visites humaines et nocturnes pour me dépouiller des dernières moulures, je préfère ceux qui passent la nuit, daignant allumer un feu de cheminée pour me réchauffer un peu.

En fait, je ne crains pas le temps qui passe, pourvu bien sûr de n’être pas trop abîmée.

Cela ne me gêne pas de sentir mes plinthes grattées, de sentir des nuées de chauve-souris s’envoler du grenier le soir. Ne dites jamais d’une maison qu’elle est abandonnée. Même l’herbe qui empêche maintenant la porte de se fermer ne me dérange pas. Je suis preneuse de toute forme de vie.

Les animaux au moins, même s’ils sont plus monotones à la longue ne déçoivent pas. Mais votre charme est fait de vos humeurs. Quand vous n’êtes pas là, c’est un peu comme si j’hibernais. A ce ceci près que quand je commence à être lassée, je voudrais que vous le compreniez. C’est à partir de ce moment que ma condition me pèse. Impossible pour moi de vous faire deviner mes sentiments. Mes portes ont beau claquer durant des semaines, la pluie s’immiscer dans chaque interstice, rien ne vous met la puce à l’oreille. Je suis une mendiante devant laquelle tout le monde passe, et pas un, vraiment pas un, ne songe à  connaître l‘histoire. Vous vous arrêtez aux a priori, aux racontars. Vous ne voulez pas compatir à ma tristesse. Vous ne voulez pas voir le malheur, même désincarné. Dès que la beauté se fane, vous préférez vous réfugier ailleurs.

Pourtant, dès que vous me redonnez vie, je ne peux pas m’empêcher de croire en vous. Comme si l’Homme avait la réponse à tout. Cette naïveté me revient en pleine figure à chacun de vos départs. Tout le monde se sert de moi, et je n’arrive pas à vous en vouloir. Je vous abrite, vous partez ; je rumine et le cycle recommence. Mais bon, trêve de lamentations personnelles, passons tout de suite à des esprits plus vivants et des histoires plus “incarnées“ et moins nombrilistes. Néanmoins, je vais continuer à les raconter moi-même, juste pour apporter mon point de vue.

 

Quelques mois avant la guerre, et encore d’autres récits, j’ai vécu au premier plan le vol d’un tableau de maître. Je les ai vus, ces personnages de haute voltige venir repérer les lieux. Encore une fois, ma proximité de la gare et de la mer les ont décidés à me choisir.

C’est bien plus tard que j’ai compris leur intérêt pour mon emplacement.

Le vol du « Sacre de Jean-Baptiste », c’est moi ! J’ai assisté à toute la préparation du rapt.

J’ai entendu parler de plans, de gardiens qu’il faudra bâillonner, de bris de verres sans bruit, de nuit et de discrétion. Toutes les options pour dérober le tableau ont été étudiées. De la conception à la réalisation, je peux tout raconter.

 

Début du printemps, mes clés ne traînent plus. Un couple décide de venir vivre ici. Quelques jours après, deux hommes les rejoignent. Ils restent des jours entiers à regarder des plans, étudier des réseaux de canalisations et d’égouts. Ils se disputent avec virulence de temps en temps. Quatre personnes, quatre manières de dérober. Le commanditaire les avait choisis séparément. Ils ne feraient que ce coup-là ensemble. S’ils y arrivaient, ce vol fera date. Je suis d’accord avec eux quand ils trouvent qu’il n’y a pas assez de faits-divers de ce genre.

Peut-être je vous dirais à la fin où est le tableau. Je ne dévoile rien en vous disant qu’ils n’ont pas été arrêtés. Mais l’important ce n’est pas la fin. Ils sont ici pour préparer un vol, à moi de tout vous avouer.

Régulièrement, ils partent par deux en voyage. Les autres reviennent avec des tas d’outils, ils se fabriquent des combinaisons comme pour plonger, cousent des vêtements faciles à mettre et à enlever. Ils accrochent des cordes et d’autres ustensiles pour descendre en rappel. Je les vois construire une cache pour le cylindre. Ce n’est pas le tout de voler un tel tableau. Il faut se douter que dès le lendemain tous les accès au pays seront surveillés. Il ne fera pas bon se trimbaler avec des plans ou des affiches enroulés.

Le tableau en question n’est pas très grand. Suffisamment pour être difficile à dissimuler dans la doublure d’un manteau d’hiver, surtout à la saison.

Et c’est là où ils sont très forts. Dans la panoplie du parfait petit voleur, il y a un brancard.

Ils se sont presque battus quand il avait fallu décider de la ruse pour cacher la toile. Pas un n’avait une idée potable. Cette partie, la plus importante de leur plan, tenait sur la discrétion. Pour le moment ils étaient dans le musée, habillés et peinturlurés en noir, mais facilement repérables. Les gardiens s’apercevraient du vol alors qu’ils seraient encore dans le musée.

L’idée est venue de la femme. Tous leurs faux papiers étaient à mon adresse. Quoi de plus facile que de faire revenir un blessé par ici.

Pour résumer : entrer, assommer un gardien, le cacher n’importe où dans le musée. Et là idée simple, l’un d’eux grimé comme s’il avait été tabassé prend sa place. Les secours arrivent. Il garde la toile dans une grande poche cousue de sa cheville à l’épaule. Pour brouiller les pistes, son uniforme aura été déchiré. À son arrivée à l’hôpital, ses complices déguisés en médecins prennent la toile et la glisse dans un des tubes du brancard préalablement évidé et mis dans une des salles.

Ce n’est pas un vol, c’est le carnaval. Rien ne vaut les bonnes techniques de déguisement. Dans la panique, même la police ne doutera pas des médecins. Sans compter qu’il faudra évacuer les lieux au plus vite.

Cette idée leur convenait, la seule inconnue concernait le gardien à bâillonner et à cacher, le temps pour eux d’arriver à l’hôpital. Une fois là-bas, il faudra déguerpir au plus vite avec le brancard. Et après rien de plus facile de falsifier une ordonnance pour une cure au bord de la mer.

Après maintes et âpres discussions, essayages et autres moyens d’ouverture et de fermeture de la poche latérale, la seule femme du groupe parvient à faire plier ses mâles complices.

Ils partent et prennent soin de brûler toutes les preuves ; du plan du musée au patron de l’uniforme remanié, rien ne reste, pas une scie, pas un outil.

Je vous joue la partie comme ils l’ont racontée à leur retour.

 

Ils entrent dans le musée.

Autre vieille ruse. Se laisser enfermer. Ils l’ont déjà fait pour étudier les rondes.

La nuit tombe. Les gardiens passent à l’heure. Un arrive juste pour se prendre un grand coup derrière la tête. Les compères ne décrochent même pas le tableau. Ils découpent la toile, la roule. L’un enfile l’uniforme, et l’autre glisse la toile. Des mois de préparation pour cinq minutes. Entraînement  comme des sportifs de haut niveau.

J’ai vu cette scène tellement de fois. Je peux le faire avec eux, cinquième complice, sorte d’alibi pour les couvrir au cas où.

Un se couche sur le ventre. L’autre sort  les fausses dents, un peu de sang fait avec du jaune d’œuf et de la sanguine. Avant de s’enfuir avec la corde, elle déchire le vêtement cache-toile.

Je suis vraiment à sa place. Sur le ventre. J’essaye de me calmer. De respirer doucement.

Ça y est. On court vers moi. Des cris. Un attroupement. Le vol est officiel. Maintenant, hurler dès qu’on me touche. Efficaces les dents en ivoirines quand on me retourne. Et la sanguine a son petit effet.

Un troupeau de képi arrive.

- Ils se sont enfuis par cette fenêtre ! La corde est encore là !

Nous avons la crème des enquêteurs sur cette affaire…

J’entends leur chef demander le bouclage des gares de la ville. Il peut fermer ce qu’il veut. Si je peux circuler dans sur mon brancard, je n’y vois pas d’inconvénient.

 

Je les revoie, arrivant ici, se faisant accompagner par une voiture de la police. Cela nous fait du bien à tous de rire cette fois-ci. Terminées les embrouilles pour le vol. Place maintenant à son profit. Reste à rentrer en contact avec le commanditaire. En attendant de ses nouvelles, je découvre leur vrai visage, si je peux dire. La femme reste à lire, à se balader un peu dans les environs. Ils s’amusent à garder toutes les coupures de journaux sur leurs exploits, ils les collent dans un cahier comme un herbier. Un des hommes loue un bateau et passe les chercher devant moi. Je ne sais pas pourquoi mes propriétaires précédents n’y avaient pas pensé. Au pied de la tour de guet, une avancée de cailloux peut faire office de ponton. En plus, à cet endroit, la plage ne remonte pas. Le marin y installe des taquets et embarque ses complices pour la journée.

J’ai du mal à les laisser partir avec le tableau enroulé dans sa cachette, posé au-dessus de la bibliothèque restaurée à la va-vite.

En même temps, les enquêteurs viendront-ils le chercher ici ?

Si le vol avait eu lieu au printemps, nous sommes déjà au milieu de l’été. Les sorties en mer commencent à les lasser. Je suis étonnée de ne pas les voir s’impatienter. En même temps, deux fois par mois, ils reçoivent ce que je crois être un mandat poste. C’est comme s’ils étaient en vacances, en congé de leur prochain coup. Mais ils n’ont rien à préparer.

Vous ne devinerez jamais l’idée de l’un d’eux : il décide de me remeubler. Quitte à attendre, il se dit autant que ce soit agréable pour moi.

Des tas de bibelots sont disposés n’importe où. J’ai l’impression de devenir une brocante. Il entasse tout ce qu’il trouve. Un poste T.S.F. trouve sa place à côté du piano lui aussi réparé. Je ne boude pas mon plaisir de retrouver ce compère. Après tout, c’est le seul à être aussi vieux que moi. Imaginez son histoire, si chacune de ces milliers de pièces s’y mettait, on en prendrait pour des dizaines d’années.

Mais comme moi, il reste muet. Le couvercle rabattu, ses touches en ivoire et son placage en palissandre ne font plus rêver personne.

Ils doivent s’occuper de nous. Les meubles doivent être disposés, je dois vivre, je ne peux pas me contenter d’être une sorte de dortoir pour cambrioleur !

D’autant qu’avec les orages de cette fin d’été, les tensions entre mes habitants reprennent.

Deux veulent retrouver le commanditaire et se faire payer une bonne fois pour toutes. Ils n’en peuvent plus de vivre ici. Bien sûr les autres se trouvent bien, ils se reposent, lisent, se promènent dans la région. Pourquoi se priver d’une telle tranquillité ? Vivre pour attendre leur convient tout à fait.

Ils pourraient en profiter pour me ranger tout ce bazar. Après leurs visites dans les villes alentour, je vois débarquer, une table, un lit, des chaises, des objets chinés un peu partout et déposés à la va- comme-je-te-pousse dans les pièces non occupées. Ça commence à bien faire !

Mon énervement les atteint. La femme et un des hommes sont bien décidés à retrouver le commanditaire.

Ils doivent pourtant attendre d’avoir de ses nouvelles. Toujours pas de signe de vie. Après, une violente dispute pour savoir s’ils doivent emmener le tableau ou pas, le groupe se laisse encore deux semaines. Si pas de nouvelles informations de tous leurs contacts dans le milieu, ils chercheront le commanditaire eux-mêmes. Ils se disent que s’ils débarquent tous chez lui, ils arriveraient enfin à toucher leur dû. Mais jusqu’à présent il est aussi perdu pour eux que la toile pour le musée. Pas moyen de savoir d’où vient l’argent qu’ils reçoivent.

 

Ils partent avant la quinzaine prévue. Et ils laissent le tableau. Posé sur la bibliothèque comme depuis son arrivée. Pas question de s’en aller avec. D’autant que de temps en temps, des cambrioleurs sont arrêtés chez des particuliers. À chaque fois les enquêteurs essayent de les faire. Mes voleurs se moquent bien d’eux. « Se faire avoir dans une maison, c’est d’un amateurisme ! ». Tout le monde n’a pas le cran de s’attaquer à un musée.

 

Ils partent, emportant un minimum d’affaires.

Ils déroulent une dernière fois « Le Sacre de Jean-Baptiste », le posent sur la table et admirent la richesse de sa lumière, sa maîtrise à propos de sa source et de sa section d’or. La toile est remise dans le tube évidé, sur la bibliothèque.

Ils prennent soin de fermer les volets, la porte à clef.

Et me voilà sans lumière, à mon tour. Ces voleurs, je ne les reverrai pas. Je ne saurais jamais rien d’autre sur eux.

J’ai la preuve de cette affaire non résolue, et je ne peux la raconter à personne.









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