Les Briques (Et Nous)
Par Nivier le vendredi 10 octobre 2008, 12:23 - Nouvelles - Lien permanent
Après, nous étions quelques milliards.
Nous devons tout reconstruire.
Nous sommes là, formons une file vers cette usine.
De l’autre côté du terrain vague, la ville. Les immeubles encerclés d’échafaudages et de grues. Les ouvriers ne peuvent pas attendre. Nous sommes la matière première.
Nous avons tous un élément commun, ce calot numéroté. Certains le portent en permanence. Même pour dormir. Les autres le rangent dans leur poche. Dessus, notre numéro, notre condition. Régulièrement, un numéro se voit offrir le droit de retourner en début de file.
Nous savons pourquoi nous avons été conçus. Cacher cet attribut ne sert à rien. Nous savons ce que fabrique cette usine. Surprenant d’ailleurs qu’aucune fumée n’en sorte. Recyclage maximum.
Sans discontinuer, des camions passent dans le sens inverse de notre file. La rue un peu en pente les aide à prendre leur élan. Après, nous voyons un point se diriger vers le pont, puis le filet de poussière de ses roues disparaît vers la ville.
Ils ne le contrôlent même pas. S’échapper ne nous avancerait à rien.
Mais de temps en temps un de nos numéros est choisi au hasard. Il quitte le rang et se voit accordé le droit de repartir en début de file. Quelle chance de pouvoir encore regarder les immeubles grandir.
Malgré toutes les restrictions et surveillances autour de nous, la seule échappatoire que nous arrivons à protéger est un cahier.
Ça peut paraître ridicule, mais nous tenons plus à ces pages qu’à nos vies. Il circule dans la file. Écrit celui qui veut. Il n’y a rien d’obligatoire à consigner ses impressions sur ces feuilles. Nous le cachons sur notre ventre, sous notre veste. Il est arrivé plus d’une fois que celui presque en tête oublie de le passer à ses suivants. Tout d’un coup, c’est comme si nous nous arrêtions de respirer. Notre destin ne nous autorise pas de souvenir. Nous avons été formés pour donner le meilleur de nous-mêmes.
La nuit, nous dormons dans les vieux bâtiments le long de la rue. Quand nous y entrons, les repas sont déjà servis. Et après nous allons directement nous coucher. Nous devons arriver en bonne santé pour l’usine.
La nuit, la construction de la ville ne s’arrête pas. Les camions passent toujours, régulièrement chargés de tous les matériaux de la reconstruction, des citernes d’essence, de parpaings…
Le terrain vague qui nous sépare est immense, il doit faire des kilomètres de large. Pourtant, on peut presque deviner les ouvriers s’affairer. Quand le soleil se couche, on voit des points lumineux comme s’ils avaient des lumières sur leurs casques. Nous serons bientôt avec eux.
Chacun s’endort en s’imaginant la vie des gens plus loin. À quoi ressemblent les squares, les écoles, les quartiers ? Une image survient et elle sera notée dans le cahier. Nous voyons tous les mêmes, rien d’original. Nous ne sommes pas là pour rêver.
La reconstruction prendra des années. Tant que l’on s’occupera de nous comme ça, rien ne sera terminé. Peut-être leur viendra-t-il à l’idée de gracier le dernier ?
La longueur de la file ne diminue pas. Cela fait bien longtemps que l’on ne regarde plus derrière. Nous avançons, discutons avec nos voisins les plus proches. Nous savons combien nous sommes au bruit de nos conversations. Tous ces hommes parlant à longueur de journées, avançant à petits pas. Mais nous avons l’habitude. Le soir pourtant, nous tombons de sommeil.
Quand nous ne discutons pas, nous regardons les tours s’élever. Les projets des architectes sont au fur et à mesure plus délirants. D’autres matières sont à inventer, et quelque part, notre responsabilité est aussi engagée pour ces nouvelles réalisations.
Aussi, quoi que nous fassions, nous ne serons jamais maltraités. Ce n’est pas une raison pour faire n’importe quoi. Si l’un d’entre nous arrivait à fuir vers la ville, personne là-bas ne lui viendrait en aide. Il déambulerait, serait obligé de voler, il dormirait sous les ponts des rivières asséchées.
Alors, si un s’enfuit, il revient ici, reprend sa place dans la file.
Pas de répression, c’est le meilleur moyen pour nous tenir. Les habitants avaient pour consigne de nous ignorer. Comme ça, le fugitif reprend sa place. Au mieux il raconte la ville et le note dans le cahier. Au pire il se tait.
Mais tiens, le numéro 826 vient encore d’être choisi. C’est au moins la septième fois. Le calot porte-bonheur.
Il rentre par une autre porte. Dans la foulée, un camion le remmène vers le début de la file. Nous ne voyons pas son visage, il nous fait juste un signe quand il passe. La foule que nous sommes applaudit et crie à son passage. Nous aimons tous ce bruit. Il surprend toujours les nouveaux.
Il part de l’usine, remonte le long de la file. Une rumeur, un murmure, puis un début de “vivats“ et de “hourras“. C’est comme si l’on entendait un orage arriver de l’horizon.
Et tout d’un coup le vent, la certitude s’approche. Le camion dans son fracas déglingué passe avec cet espoir. “Avec un peu de chance, je pourrais aussi être acclamé comme lui. Cela peut arriver à n’importe lequel d’entre nous. Peu importe comment il est choisi, mais le prochain c’est moi, c’est sûr“.
L’enthousiasme retombe avec la poussière des roues du véhicule. Nous reprenons notre piétinement. Pas un n’ose imaginer ce numéro comme une légende, pour nous amadouer.
Le lendemain, un autre numéro sort. Rien à voir avec le 826.
Les saisons n’existent plus. Pas de pluie. Pas de soleil. Les particules en suspension à des kilomètres d’altitude ne partiront jamais. Juste la terre pour nous supporter. Plus de vent. Les océans des souvenirs sur des cartes postales. Gain de place pour toutes les usines, et pour loger l’autre partie de la population.
L’explosion avait été tellement puissante. Tout ce qui contenait de l’eau avait été comme aspiré. Jamais cendre ni vapeur ne s’était formées aussi vite.
Pour se protéger, il fallait juste s’enfermer hermétiquement du monde extérieur. Dès lors tous les transports, toutes les sorties comprenaient un risque. Seulement ceux qui avaient les moyens de se protéger avaient leurs maisons isolées.
Les gouvernements croyaient ou non à cette arme. Les plus méfiants avaient abrité leur population. Les plus optimistes, partisans de la paix, n’existent plus. Tout comme les plus pauvres.
Une nouvelle vision de l’holocauste est apparue. Des milliards assassinés. Ce qui importait plus que leur mort, c’était ce qu’ils auraient pu devenir. Et peut-être parmi eux, quelques-uns pour les empêcher. Malgré la promptitude de l’explosion, tous ces milliards avaient souffert. Du moins, c’est ce que racontent les revenants de la ville. Les vrais humains sont là-bas.
Nous ne sommes pas conçus normalement.
La partie survivante du monde, elle, se reproduit, comme avant.
La catastrophe avait absorbé toutes les réserves telluriques.
Plus rien ne leur reste pour spéculer et gagner à outrance. Ils ont le pouvoir sans sa prestance, sans son respect, et surtout sans la peur qu’il engendre.
Nous étions arrivés très vite. Un manipulateur plus avide avait très vite trouvé le moyen de nous fabriquer industriellement.
Plus besoin de femmes ni d’hommes pour nous créer.
Nous avons une vie normale jusqu’à l’usine. Nous entrons dans la file car nous sommes nés pour le faire. Nous vivons pour ce bâtiment. Ensuite, nous ne savons pas ce qu’il advient de nous, quel chantier va nous accueillir, quel bâtiment nous allons construire. Et pas un ne se pose la question. Nous ne sommes pas là pour réfléchir. Si l’on s’échappe, pas de réprimandes. Que de demander de plus ? Nous vivons, discutons et avançons. Nous voyons la ville s’étendre à l’infini. Nous faisons partie de ce projet. Nous
donnons envie à d’autres d’y participer. Pourquoi nous plaindre ?
Aujourd’hui, nous entrerons dans l’usine. La file s’approche de la ville. Nous voyons les ouvriers à pouvoir les toucher. La fierté remplit nos cœurs devant toutes ces constructions. Quoique nous fassions, c’est notre but. La preuve, je salue un des nombreux 826 que l’on a vu passer. Il est trop loin pour répondre à mon geste ou me reconnaître. Si nous sommes la matière première, c’est pour devenir des ouvriers.
Nous voyons les premiers contremaîtres s’occuper du début de la file. Elle se sépare en plusieurs voies, un peu comme les doigts d’une main, et mes camarades passent une porte à tambour. L’intérieur reste caché par le reflet du verre.
Il demeure une polémique sur le cahier. Nous sommes essentiels, mais pas comme nous le croyons. Y adhérer, ce serait refuser la reconstruction, l’accueil de la ville nouvelle juste après ces portes.
Les camions chargés de poutres, de sacs de ciments sortent sans que l’on s’en rende compte. Ces engins sont un contraste par rapport à la modernité de la ville. Ils semblent issus d’une autre époque. En même temps, nous connaissons uniquement ces bennes et ces bruits de moteur.
Les pas sont de plus en plus courts. Les hommes qui nous accueillent sont comme nous, pas de soldats ou de brutes comme le dit aussi le cahier.
L’un d’entre eux nous dirige vers la première porte. Un camion passe devant nous au moment où nous entrons. Il transporte des briques. Sa boîte de vitesse craque, il ralentit.
Sur la tranche d’une des briques, le numéro 826.
Alors, le cahier dit vrai. Tout notre corps est utilisé, entièrement recyclé.
Nous sommes des copies d’hommes.
Notre participation à la reconstruction.
Et pour cela, nous sommes des milliards à servir, et nous serons de milliards à servir encore.
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