Je ne sais plus quel jour on est.

            Je passe par le square en haut de la Rue Léon. Sur les murs aveugles des immeubles, des tags immenses, presque des fresques. Je suis un peu en avance, je cherche un endroit pour les prendre. Je ne sais plus combien de fois je suis passé devant en me disant qu’il fallait que je le fasse.

            J’ai à peine ouvert ma sacoche qu’une femme m’appelle.

            «  Eh ! Toi, le photographe ! »

            Elle a les mains agrippées autour les grilles du terrain de basket. Elle descend.

            « Eh ! Toi, le photographe ! Tu ne veux pas me prendre moi, un objet vivant plutôt que ces conneries sur les murs ? ».

            Elle s’assoit sur le banc derrière moi.

            Sort un briquet, un paquet de cigarettes explosé. De son autre poche, deux morceaux de verres, dont un contient une sorte de caillou brun. Elle les met l’un dans l’autre. Elle s’arrête là et essaye d’allumer  la dernière clope du paquet.

            « Approche-toi. Je veux être sur tes photos. J’vois pas pourquoi je suis moins intéressante que des images plates ».

            Je me pose à côté d’elle.

            « Attends », qu’elle me fait.

            Elle sort un élastique cassé, un large comme on se sert pour des affiches ou des documents, s’attache les cheveux.

            « Je veux bien, mais il va falloir que tu parles un peu ».

            Qu’est-ce que ça me coûtait de faire attendre une star ? Ça se fait, non ? D’ailleurs, je crois que je n’ai jamais vu une de ces divas à ponctuelles.

            Elle se recule, à l’autre bout du banc.

            Elle n’a même pas assez de force pour appuyer sur la pierre de son briquet. J’allume une cigarette et lui donne.

            Derrière nous, la cloche du collège retentit.

Les cris dans les couloirs se font plus discrets. Quelques-uns nous parviennent encore par les fenêtres ouvertes. Une porte claque, puis plus rien.

            J’ouvre ma sacoche.

            « Non, pas tout de suite ! Je veux que tu saches avant. Et merci pour la clope ».

            À mon tour, j’allume une cigarette.

            Elle défait l’élastique, tire encore plus ses cheveux en arrière. C’est à peine si son visage a une expression, à peine si je la vois respirer. Des gestes sans conscience amènent la cigarette vers ses lèvres. Je ne peux pas dire si elle me regarde, ou si elle fixe un point imaginaire derrière moi. Je suis incapable de dire la couleur de ses yeux, un peu comme si elle les avait trop maquillés.

            Le reste de la cigarette se consume sans qu’elle ne la fume.

Cette fois-ci, je prends mon appareil. Elle ne me voit pas. Je profite de sa divagation. Le bruit du déclencheur la sort de sa torpeur. Elle ne râle plus après moi.

            Au moment où toute la cendre tombe, elle commence à me parler.

            « Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai envie que tu me prennes en photo. Je te connais. Tu as la tête d’un de ces types à ne sortir que du papier glacé. Tu viens de chez une fille qui habite un peu plus loin. Et toi, tu es juste derrière, dans la petite cité. Je te vois passer de temps en temps. Je pourrais en dire à propos des habitants du quartier. C’est l’avantage d’être une junkie.

Tu sais, on m’ignore. J’ai grandi dans le coin. Juste de l’autre côté du métro aérien ».

            Quelle que soit son histoire, je décide de rester. Après tout, c’est en choisissant les femmes que je me suis fait connaître. Celle-ci a déjà plus de mérite. Même si elle est encore défoncée, et si elle a sûrement dormi dans le tas de cartons avec tous ces types qui n’en émergeront pas avant midi, elle mérite que je l’écoute.

            Elle me demande une autre cigarette. Elle n’a toujours pas la force de se servir du briquet.

            « Tu sais, je me fous de ce que tu vas faire de ces photos. Mets-les à la poubelle, vends-les, exploite ma misère, je m’en cogne. J’ai pas trente ans, et si dans six mois je vis encore, c’est un miracle ».

            Elle montre l’appareil du bout du menton.

            « Continue. Mais débrouille-toi pour ne pas me couper dans mon histoire.

Elle n’est pas très originale. Les associations du quartier ont toutes essayé de m’aider. C’est trop dur. J’ai été abîmée trop tôt. Un mec évidemment. J’étais une gamine pour tomber amoureuse de lui, trop jeune pour être enceinte et pour supporter tout ça. Accoucher avant le bac, même ici, il y a dix ans, ça restait mal vu.

            Alors ce type, il m’a amené chez lui, chez ses potes plutôt. Je servais de mulet. Les flics n’auraient jamais eu l’idée de me contrôler. Même dans le quartier. À force de trimbaler la marchandise, j’ai voulu goûter. Fumer, sniffer et la seringue dans le bras pour finir. Adieu le lycée.

            À chaque fois que je rapportais la livraison, il disait "Tiens, des petits morceaux de Charlotte". On goûtait, et après j’allais livrer. Dans les rues par tous les temps, avec au fur et mesure une tronche de plus en plus ravagée.

Et ça va vite. Une fois, je suis tombée tellement j’avais la dalle. Ces pauvres cons à l’hôpital n’ont pas vu que j’étais défoncée. Et quand je suis rentrée, l’autre m’a battue. Habitude qu’il a gardée. C’est à partir de là que j’ai vraiment attaqué à la seringue. Je ne pouvais déjà plus rien faire.

            Quand j’ai accouché, il n’est pas venu. Et là, ils se sont rendu compte de mon état. Ils m’ont pris ma fille. Une fois sortie, je savais que c’était fini. Je devais continuer. Je suis retournée chez lui. Plus personne. Après tout, je me foutais bien de savoir ce qu’il était devenu, lui et tous ses potes. Comme je connaissais les réseaux, j’ai pas eu de mal à trouver. À l’époque, y’avait pas toutes ces saloperies dans ce que je prenais. Comment tu veux qu’une gamine de dix-sept ans fasse pour payer tous ces types ? Et le pire, j’ai même pas cherché à savoir ce qu’était devenue ma fille. J’avais trop besoin de tout ça pour remonter la pente. Je me croyais capable d’arrêter quand je voulais. Je me suis sentie partir, c’est comme si mon ventre avait toujours été vide. Je me défonçais parce que je savais qu’une personne proche de moi avait vécu la maternité, et je faisais n’importe quoi pour retrouver ça. Tous ces dealers avec qui je couchais et qui me filaient une demi-dose. Et encore, quand j’étais capable de la réclamer. Comme je suis devenue trop facile, ils ne voulaient plus de moi. Je les suppliais, je les frappais, les griffais. Ils cognaient encore plus fort. Je me rappelais qu’un homme m’avait tenue dans ses bras. Un autre souvenir auquel me cramponner.

            Et puis le dernier m’a foutu à la porte. Je suis venue ici, je me rappelais avoir vendu dans le coin. Je savais que je ne trouverai que des alcooliques dans ce square. Ils sont moins méchants, ils ne me demandent pas de compte. Personne ne doit rien à personne. Si tu les laisses peinards, ils te foutent une paix royale ».

 

            J’arrête de la prendre en photo. Je ne ferai rien de ces images à part les développer.

            Ça va au-delà du respect. D’autres ne se seraient pas privé pour l’exploiter. Je ne veux pas me servir de cette femme. Je sais que mes photos seront réussies, mais pour en faire quoi ?

            Des tas d’autres filles ont des histoires similaires. Alors pourquoi elle ?

            Ça tient plus du reportage pour les mauvais hebdomadaires. Des images stylisées pour montrer la misère. Quel cliché ridicule.

            Mon travail sera plus mis en valeur que l’âme de cette femme. Ce serait plus me corrompre encore d’exposer ces images.

 

            Elle trouve la force pour allumer sa pipe de verre. Son regard s’illumine. J’appuie une dernière fois sur le déclencheur.

            Elle aspire la fumée de toutes ses forces. En une seconde, ses yeux redeviennent vides, vitreux.

 

            « Dégage, maintenant ! ».

 

Je n’ai rien d’autre à faire. Je range mon appareil et retourne dans mon autre monde, où celui-ci n’existe pas.

 

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