La chaleur dans la gare est insupportable. Il enlève sa veste et remonte ses manches.

            À l’heure du déjeuner, il n’avait pas quitté sa place. Il avait payé un gamin pour lui ramener du café et de quoi manger.

            Il regarde tous ces gars marcher vers les grandes portes.

            « Ils pensent comme moi, se dit-il, cela ne peut être autrement, le premier jour commence ici. Une fois le pied posé sur le macadam du trottoir. Devant la gare. Revoir la ville. Ça n’a pas commencé quand on nous a dit quel jour on reviendrait. Comme moi, tous se rappelleront d’un détail vu ici, que ce soit la couleur du ciel, la manchette du journal. Pour moi, c’est l’odeur. Justement celle du café. Je suis arrivé un matin, c’est quand j’ai pris cette tasse que j’ai su que tout était fini. »

            « J’attendrai avant de lui demander, je ne veux pas le brusquer. »

            Pour le moment, il ne le voit pas. Les plus faibles sont sur des civières, d’autres s’écroulent en apercevant leurs proches. Des compagnons de voyage les aident à se relever. Certains pleurent, serrent leurs femmes presque à leur faire mal.

            Avant toute chose, ils donnent leur identité. Tous les papiers doivent être refaits. Les noms sont simplement marqués sur une feuille. Le droit d’exister à part entière ne se fait pas sans toutes ces formalités.

 

            Rien pour le moment.

 

            Un autre train arrive.

            La locomotive s’arrête dans un crissement comme une craie sur un tableau.

            Il se redresse, croit deviner sa démarche parmi toutes. Il ne rappelle plus son visage, mais reste capable de deviner sa silhouette. Il se dirige vers l’homme.

            Fausse piste.

            Quelques-uns sont plus maigres. On devine les os sous leurs vêtements trop courts donnés à la va-vite.

            Le flot passe autour de lui sans le bousculer. Il se sent flotter, a l’impression de tomber en arrière. Sûrement l’angoisse de ne pas le voir.

            Il retourne sur le banc.

            Il n’a plus de tabac mais ne veut pas retourner en acheter. Les trains arrivent presque en continu. Il ne veut en manquer aucun.

 

            Il se concentre sur les sons. Le claquement des pas, les annonces des haut-parleurs. Il saisit les brides de conversation des personnes qui passent à côté de lui.

 

            Le trafic se calme un peu

            Il entend les oiseaux dans la structure métallique du toit de la gare.

            Le halo de chaleur ondule sur l’acier des rails.

 

            Encore une arrivée.

            Cette fois-ci, elle se passe très vite. En à peine cinq minutes le quai se vide.

            Il s’est levé, n’a rien vu à part un de ces types au regard perdu, crâne rasé, visage trop émacié pour un humain. Et comme lui, il a trop chaud, ses manches sont remontées.

            Quand il se rassoit, une feuille tombe à ses pieds. Écrit en travers et en rouge, comme un filigrane inversé le nom du commissariat où refaire ses papiers.

            Il se retourne et l’appelle. En lui redonnant la page, il voit un nom de famille. Le sien. Celui de son frère. De retour de camp de concentration.

            Il ne l’avait pas reconnu.

            Ils se serrent la main, leurs deux avant-bras portent un numéro.

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