Troisième époque
Par Nivier le vendredi 9 janvier 2009, 13:01 - Nos Rêves Evanouis - Lien permanent
Nuit. Pas de lune. Meilleur moment pour ramener les pilotes blessés sur l’île.
Ils ont rarement de la chance d’avoir un ciel si sombre. Ils mettent plus de temps, mais sont certains de ne pas se faire prendre pour la traversée.
Quand les aviateurs ne meurent pas suite au crash de leur appareil, ils sont tout de suite tués par l’ennemi. Il ne prend pas le temps de les interroger. Une balle dans la tête, et c’est terminé. Exécution sans sommation.
Jean, le chef du groupe, reçoit par messages codés les zones survolées par les planeurs la nuit. Ils essayent d’arriver avant l’ennemi. S’ils trouvent un pilote mort, ils ne le touchent pas. Directives des alliés. Trop de risques pour le groupe. Sinon, ils prennent le maximum de risques, et le ramènent dans la maison.
Jean avait trouvé cette maison juste avant la guerre. Il s’y était installé avec sa femme et ses deux filles. Pas de soupçons sur une petite famille tranquille au bord de la mer.
Jean travaille à la réparation des voies de chemin de fer. Régulièrement, il prend soin de laisser traîner quelques outils. Ses camarades de la nuit s’en servent pour saboter les voies et empêcher l’envoi de matériel sur le front.
Les jours suivants il les passe avec son équipe à tout réparer. La femme de Jean, Marthe, les surnomme les “Pénélopes d’acier“, nom repris par l’organisation. C’est elle qui a eu l’idée de condamner une pièce dans le grenier pour les abriter. Elle s’occupe de soigner des pilotes rescapés avant de les renvoyer.
À chaque fois, une petite embarcation part du ponton de la maison. La situation ne permet pas d’autrechoix. Alors, la nuit précédente, la voie de chemin de fer est endommagée. Ils vont faire diversion et tiennent les patrouilles loin des lieux d’atterrissage.
Nuit. Pas de lune.
Un bateau d’à peine cinq mètres de long s’amarre au ponton devant la maison. À première vue, il paraît ne pas avoir de voiles. Marthe se fait toujours surprendre. L'embarcation pour plus de discrétion a des voiles noires. D’autres membres du réseau s’occupent de transférer le blessé sur l’île alliée à quelques miles de là. Aller le plus vite possible avec une coque de noix, franchir les mines sur l’eau, quelques fois avec vent contre courant, et le tout avec juste le scintillement des étoiles au-dessus la tête. Malgré le danger, aucune de ces tentatives n’a échoué.
Marthe n’aime pas quand le bateau arrive et qu’il faut traverser cette terrasse de pierres plates. Pour elle, une patrouille pourrait passer à n’importe quel moment sur le chemin en haut de la falaise.
Jamais elle ne laissera Jean en cacher plus d’un seul chez eux. Ils sont discrets, la maison n’a jamais été fouillée, sa couverture est excellente, hors de question de tout gâcher par excès de zèle ou héroïsme débordant.
Ce soir, ils sont réunis dans le salon. Un plan des abords de la ville est déroulé sur le piano. Un planeur arrive cette nuit, mais la communication trop brouillée ne leur a pas permis de savoir où il va atterrir. Ils savent seulement l’heure.
Un homme est posté à côté de l’ennemi, dans l’ancien fort au-dessus de la ville. Si jamais on tire sur l’appareil, il sabotera le plus de véhicules possible.
Cela fait deux heures qu’ils discutent, et pas un n’arrive à se mettre d’accord sur le lieu de l’atterrissage.
- « Nous avons les mêmes cartes, dit Jean. Je ne vois que le grand champ de blé près du hameau. Nous devons y aller. Même si on doit perdre cet arrivage, il est hors de question de rester ici ».
Il plie la carte, sort le clavier du piano et la glisse dessous. Personne n’aura l’idée de la chercher ici. D’ailleurs, à cet endroit traînent tous les autres faux papiers sur lesquels ne manque qu’une photo d’identité.
Jean sort fumer sur le perron, vérifie par superstition le chemin plus haut. Ensuite, les hommes sortent par la porte de l’arrière-cuisine. Elle donne directement sur les escaliers qui mènent au jardin. Après, ils passent sur le chemin. Un soldat peut l’utiliser pour se rendre à la caserne, mais ils connaissent toutes les brèches au cas où il faudrait se cacher.
A chacune de leur sorties, Marthe ne peut pas dormir. Elle vérifie tout dans la cachette. Rien ne doit manquer à l’intérieur. Elle veille à laisser suffisamment d’allumettes près des bougies. La pièce n’a pas de fenêtre. Elle est juste assez grande pour qu’un homme s’y tienne allongé.
Un des amis de Marthe avait eu l’idée de la cacher dans le grenier. Ils ont agrandit le conduit de la cheminée. Elle ferme avec une fausse porte en brique surélevée pour ne pas laisser de traces d’ouverture sur le sol. Pour décourager d’éventuels fouineurs, ils ont entassé un tas de vieilleries tout autour.
Elle va au moins voir dix fois si les filles dorment bien. Les rituels avant de s’inquiéter sont toujours les mêmes. Elle essaye de lire un peu, change de place dans la maison ; si le temps le permet, elle s’assoit sur les marches, mais très vite elle pose le livre à côté. Elle préfère écouter les vagues et le sifflement du vent. Ces minutes paraissent durer deux fois plus longtemps. Elle n’entend pas sonner les quarts d’heure de l’horloge du salon.
Quand il pleut, elle se met devant le piano, lève le cylindre et fait glisser ses doigts sur l’ivoire. Elle ouvre une vieille partition, regarde les annotations du pianiste, les notes rayées, puis corrigées. Elle feuillette les pages et imagine les idées du compositeur. Elle imagine cette musique de papier résonner puis s’éteindre dans sa tête, absorbée par le silence et les murs de la pièce.
Elle se penche et appuie doucement pour regarder comment tout le système s’actionne jusqu’au moment où la corde est frappée. Elle cherche quelle note dure le plus longtemps. Pose le bout des doigts sur les cordes. Les vibrations passent de la phalange à la main, puis remontent vers son bras pour se perdre dans son corps. Ces petits grésillements sur la peau lui donnent l’impression de toucher autre chose ; cette faible énergie mécanique se transforme en sentiment d’angoisse, et parfois glisse jusqu’à la peur.
Hé ! Attendez ! Moi aussi, j’ai le droit d’appréhender leur retour ! Permettez-moi d’être un peu égoïste ! Je ne voudrais pas me retrouver en ruine comme certaines de mes contemporaines. Hors de question pour moi d’être une victime. Moi aussi je suis anxieuse pour tous ces hommes. Ils sont partis si nombreux pour en sauver un seul. Quelle époque peut permettre ça ? D’autres bâtisses plus anciennes que moi pourraient aussi raconter leurs souffrances et celles de leurs occupants. Je veux être une héroïne sans avoir à être un martyr.
Marthe s’est endormie habillée sur le lit. Elle ne sait pas d’où vient ce pressentiment. Des bruits de coups de feu plus nombreux que d’habitude, ou de ceux des sirènes de la ville ? Il lui semble même avoir entendu crier sur le chemin au-dessus de la maison. Elle ne sait pas s’ils ont pu se rendre jusqu’au lieu de rendez-vous.
La pluie contre les volets la fait se réveiller. Elle regarde par la porte entrouverte si les filles dorment bien. En faisant attention de ne pas faire craquer le plancher ni les marches, elle vérifie la discrétion de la cachette dans le grenier. En profite pour y remettre des bougies et vérifier que le petit garde-manger est rempli. Elle revient ensuite devant la chambre des filles. Elles dorment toujours, la plus grande a poussé les couvertures au pied de son lit.
Une fois dans la cuisine, elle prépare de quoi soigner en cas de blessure. Il reste juste l’eau à chauffer pour le café. Elle reprend son livre laissé sur le piano, mais n’arrive pas à rester concentrée. Des coups de feu comme une mitrailleuse viennent de loin. Ce ne peut pas être eux, même s’ils se savaient perdus, ils ne passeraient pas de ce côté. Les colis ou les hommes sont toujours parachutés derrière la gare, près de la vallée, quelques centaines de mètres en plus et tout tomberait sur les premières maisons des faubourgs. Et certains habitants ne sont pas prêts à les recevoir avec de bonnes intentions.
Cette fois-ci, même Jean n’est pas sûr du lieu d’atterrissage. Ils doivent recevoir des armes, mais surtout du matériel radio à faire passer à d’autres réseaux du pays. Pour l’armée d’occupation, c’est pire que des armes. Les chefs militaires de la région vont s’apercevoir qu’ils ont arrêté plus qu’une bande de saboteurs de voies ferrées. Après, la surveillance sera accrue à un point qu’il sera impossible de recommencer. Si les troupes alliées devaient débarquer, ce serait sur ces côtes-là. Cette poignée d’hommes si elle réussissait toutes ses missions serait le point de départ d’un changement de situation.
Marthe n’a plus de doute. Elle entend des tirs. Ils se rapprochent de la maison. Elle ne sait pas quoi faire. Si elle ouvre la porte, un soldat peut passer au même moment sur le chemin. Ils reviendront à trois ou quatre pour l’interroger avec le risque que les hommes soient rentrés.
Elle s’assoit sur une des marches en bas de l’escalier. Elle se tient droite espérant mieux épier le moindre bruit. C’est pire que tout. Chaque battement de cœur, chaque respiration lui semble un mauvais présage, une explosion d’autant plus forte que l’attente est plus longue. La porte s’ouvre. Jean tient le pilote par la taille. L’homme a le visage en sang. Des membres du groupe ont été tués.
Ils avaient récupéré des émetteurs radios, s’apprêtaient à les cacher dans une guérite sur le bord la voie quand des soldats sont sortis et ont tiré. Dans cette nuit, au bord des arbres, les balles sont parties dans tous les sens. Ils n’avaient eu d’autre choix que d’abattre tous les ennemis. Un survivant les aurait amenés ici. Pas de doute possible. Alors ils ont tiré. C’est bien ces coups de feu-là que Marthe avait entendus.
Ils sont rentrés ici au plus vite. Pas le temps d’aviser sur place. En proie à la peur et à l’arrivée de renforts, ils avaient couru jusqu’ici.
Le pilote est allongé à même le sol. Sa combinaison ruisselle de sang. Son planeur s’était posé trop loin dans le champ et s’est écrasé sur une haie.
Cette mission est un échec pour le groupe. D’habitude, l’engin est retrouvé le lendemain matin, vide, sans réveiller qui que soit. Si le bruit court que des opérations de ce genre ont lieu, des personnes mal avisées pourraient soudainement se souvenir d’avoir entendu des bruits pas très loin de chez elles. Si l’oppression devait se faire plus forte, les langues se délieraient. Chaque voisin deviendrait suspect. Ce serait l’accentuation de dénonciations à l’emporte-pièce. Certains habitants se rendraient en ville faire part de leurs soupçons.
Marthe peine à sortir la balle de la cuisse du pilote. Il s’évanouit. Elle peut la chercher avec le bout d’une aiguille. Elle n’aime pas mettre ses doigts dans la chair et sentir le sang dégouliner le long de sa main. Avec une autre aiguille, elle extrait doucement le projectile. Il glisse le long de la première. Il est de travers. Elle fait levier avec les deux ustensiles pour écarter la plaie.
Elle aperçoit le culot de la balle et la retire avec une pince à épiler.
Le soldat est monté sans plus attendre dans le grenier. Il va maintenant falloir organiser sa fuite. La nouvelle lune n’est que dans deux semaines.
Jean ne sait pas s’ils continueront ces opérations par les airs. Les hommes se font sont rares. Tous l’avaient suivi jusqu’à aujourd’hui. Ils sont allés cette nuit à la limite de leur implication.
Ils repartent par deux, mais pas avant le lever du jour. Un plus grand nombre à circuler à cette heure-ci éveillerait les soupçons. Surtout ne pas croiser de patrouille. Si les blessés se font contrôler, c’est la fin du réseau et de tous ces mois de discrétion.
Comme à chaque fois, après chacune de ces nuits, la sécurité est renforcée le long de voies. Mais cette fois-ci, tous les ouvriers de la gare sont contrôlés, tous les véhicules qui entrent et sortent de la ville sont fouillés. Il y a même une rumeur de contrôles inopinés dans la ville.
Pour Jean, l’échec est pesant. Mieux préparés, ils auraient pu éviter cette pression sur les civils. Mais cette nuit, ils sont passés de combattants à opposants. À force de résister à ce monstre, ils se battent dans le vide. Ils ne savent pas s’ils le blessent ou si chaque coup le touche. Cette lutte dans l’ignorance les épuise et leur fait faire des erreurs comme cette nuit.
Trop tard pour justifier le choix de prendre maintenant les armes. Est-on plus actif parce que l’on répond avec les mêmes moyens ? L’intelligence serait d’être plus malin que le système.
Tacitement, les membres du réseau ne se revoient pas. Avec difficulté, ils arrivent à prendre des nouvelles les uns des autres. Même les messages concernant les blessés dans leur camp ne passent plus. Ils ne peuvent pas non plus s’organiser pour l’évacuation du pilote. La nuit de l’accident, ils avaient convenu tout aussi tacitement de la prochaine lune pour amarrer le petit bateau et partir. Mais le navigateur fait partie des blessés, personne dans le réseau ne connaissait quelqu’un qui puisse prendre autant de risque.
Les jours semblent deux fois plus longs. Les filles ne restent plus le soir dans le salon avec leurs parents. Jean a beau passer des heures à regarder les cartes et les plans de la ville, il ne trouve pas de chemin pour se rendre chez les autres membres. Depuis la mort du soldat, le couvre-feu dans la ville est total. Pas de laissez-passer, aucune dérogation possible.
Quoiqu’il en soit, il ne se fait de soucis quant à la loyauté de ses hommes.
La loyauté de ses hommes, pas de soucis. Mais je n’en dirais pas autant du médecin qui a soigné l’un d’eux. Il avait pourtant promis de ne rien divulguer sur la blessure. Mais aussitôt sorti, il est allé voir la police locale. Un accident sur un chantier ne provoque pas ce type de blessure.
Et tout ceci, je l’ai appris bien des années après. Non content de ruiner le travail des autres, vous vous sentez dans l’obligation de ruiner les vies de familles entières.
Les policiers ne se sont pas gênés pour torturer ce pauvre homme.
Il m’arrive de me dire que j’aurais mieux fait d’être détruite par leurs bombes que d’avoir à subir ça !
On frappe à la porte. Marthe demande aux filles de rester dans leurs chambres. Les soldats cognent Jean jusqu’à ce qu’il s’évanouisse. Il ne parle pas. Ils le rouent de coups de pieds jusqu’à ce qu’il se retrouve devant le perron.
Marthe veut s’interposer. Une crosse de fusil lui projette le visage sur les marches.
Les filles en pleurs sont emmenées dans un autre véhicule avec leur mère inconsciente.
L’aviateur est déniché puis traîné par les épaules, lui aussi battu à mort. Il est trop blessé pour souffrir encore plus.
Les soldats retournent la maison, mais ne trouvent pas les cartes et les faux papiers cachés sous le clavier. Personne à part Marthe et Jean ne connaît cette planque. La maison est mise à sac, retournée dans tous les sens, mais elle ne parle pas. Même le piano renversé reste muet. Les objets ne livrent pas leurs secrets, ils restent solidaires de celle qui les abrite.
En plus d’avoir été séparés, ils ont été emmenés dans l’est de l’Europe. Marthe et les filles sont mortes loin de Jean, chacun se demandant si l’autre souffrait ou avait souffert.
Vous me dégoûtez. Je ne sais pas ce qui me retient de vous insulter, de vous maudire, de vous souhaiter plus de malheur que vous ne pourrez en supporter.
Ce n’est pas du mépris, ni de l’ignorance. Vous ne méritez même pas ça.
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