Quatrième époque
Par Nivier le jeudi 5 février 2009, 15:51 - Nos Rêves Evanouis - Lien permanent
Au début, tout le monde s’est demandé qui était ce personnage. Ne serait-ce qu’au point de vue vestimentaire, il ne correspond pas à l’époque. Canotier l’été, chapeau melon l’hiver. Sans oublier la canne. Il lui arrive parfois de la faire tourner à la Charlie Chaplin.
La ville avait vu des excentriques, mais rarement à ce point. Un dandy périmé, à côté de la plaque. Avec ses pantalons à carreaux et ses vestes de tweed qui ne vont jamais, mais jamais ensemble ; et quand il se rend dans les luxueux appartements, il arbore une chemise à jabot avec manches relevés, sans oublier le petit foulard dont le nœud accompagne en toute circonstance la pomme d’adam.
Il s’installe toujours à ce même café sur la place du théâtre. Bâtiment dont la façade avait été conçue par Garnier lui-même. D’ailleurs, il se plaît à raconter qu’un des aïeux l’ait connu.
Il commande toujours un thé. Sort sa pipe et son tabac anglais. Malgré toutes ces simagrées, il a le don de ne pas être ridicule. Ses manières sont précieuses, mais pas superfétatoires. Le poser de cuillère est précis sans être maniaque.
Une fois ces immuables rituels accomplis, il ouvre son non moins impeccable petit cartable, sort un livre, croise les jambes, se redresse et se met à lire, le tout précédé d’un nettoyé de bésicles dans les règles de l’art.
Il est tout à fait possible de le déranger en pleine lecture. Lectures d’un éclectisme à rendre jaloux les intellectuels minables de la ville, (un jour avec un auteur américain contemporain, plus tard avec une réédition non encore commercialisée d’un classique grec, annotée et préfacée par ses soins), dont les plus pédants ne se privaient pas de le traiter de muscadin.
À de rares occasions, il s’adonne en effet à la critique littéraire, d’autant plus précieuses qu’elles sont respectées des auteurs et des éditeurs. La rigueur de son jugement vaut dix fois celle de tous les autres pisse-copie.
Vous pouvez vous asseoir avec lui, il vous offre avec munificence votre boisson et votre repas.
Il va s’en dire que si vous lui parlez de vieux livres, il est assurément incollable. Mais si vous voulez l’intéresser, parlez lui aussi d’essences de bois, de placage.
Le spécialiste reconnu des incunables, des livres anciens et des éditions rares, se fait fabriquer sa bibliothèque. Mais en province.
Attitude impardonnable aux yeux de ses coreligionnaires. Sacrifier au cénacle son goût pour la solitude dans cette maison en bord la mer.
Il a trahi le milieu en quittant le quartier et répudiant toute sa cour d’admirateurs mais aussi de conspirateurs. Ces derniers n’auront même pas le temps d’ourdir un complot ou un coup d’état littéraire. Les plus déçus sont toujours les ennemis privés de batailles.
« Ce n’est qu’une tempête dans un verre d’eau », leur a-t-il dit, le soir où il avait annoncé son intention quitter la capitale.
« Nous ne sommes pas indispensables, alors que ce soit ici, ou à trois cents kilomètres, qui cela peut-il gêner ? »
Maintenant, certains le considèrent comme de l’ergot de seigle. Ou pire, « accusé de lèse littérature, levez-vous ! ».
Imaginez ma réaction quand mes portes se sont ouvertes sur cet énergumène. Après tant d’années de solitude qui ne méritent pas d’être racontées (j’ai été une fois de plus, volée, dépouillée, pillée, fenêtres et plinthes arrachées…), je ne pensais pas voir entrer par un après-midi d’automne ce personnage sorti de je ne sais quelle époque.
Je lui dois une fière chandelle. Huisseries et portes neuves, toiture révisée… Je me faisais une joie d’accueillir sa famille. J’imaginais une horde de miniatures en chapeau et drôle d’accoutrement, surveillé par une femme manipulant éventail et portant corset. Quand on le voit lui, autant ne pas se priver pour inventer le style de ses proches.
Quelle déception. Une fois rénovée, j’ai été non pas meublée, mais envahie de livres. Certains protégés comme s’il s’agissait d’œuvres d’art.
En plus, un de mes salons s’est transformé en atelier. Monsieur le littérateur veut adosser à mes murs des rangements spécifiques.
Si j’avais perdu autant d’ardoises que de jours où sont arrivées des caisses de livres, je serais aussi chauve que le dôme du Grand Palais ou des Invalides !
Mes combles sont remplis, les portes de certaines pièces ne ferment plus ! Le rouleau qui contient le « Sacre de Jean-Baptiste » a frôlé de peu l’écrasement. Il est juste allé se perdre dans un coin plus sombre du grenier. Une chance de moins pour lui d’être retrouvé.
Tout le monde peut penser les habitudes de notre homme comme des manières inutiles, une prestance fabriquée, un personnage crée pour le clinquant. Il n’en est rien. Difficile de savoir s’il faut se moquer, ou d’une certaine manière, admirer sa ténacité.
Il s’habille toujours ainsi, pas seulement pour parader ; il fait tout comme s’il devait sortir dans les deux prochaines minutes. Même pour ses visiteurs à l’improviste, aucun moyen de le prendre en défaut. Toujours tiré à quatre épingles plus ou moins discutables.
Il serait pourtant facile d’imaginer un bureau encombré ; feuilles, notes et livres traînant çà et là.
En ce moment, il travaille sur la traduction du nouveau roman du gentleman-farmer. Hormis un dictionnaire, une édition en langue originale et la machine à écrire dont même le cliquetis semble vous toiser comme son propriétaire, rien sur le bureau.
La fermeture du col de la chemise est impeccable, les plis du pantalon d’une rigueur militaire. À part un remonté de lunettes sporadique, et les autres gestes indispensables à son travail, cet homme ne bouge pas.
Il reste pendant des heures ainsi. Se levant de temps à autre prendre un café. Mangeant à heures fixes les repas préparés par la personne à tout faire de la maison.
Depuis son départ de la capitale, les visites sont assez courantes. Presque tous ses détracteurs daignent passer deux ou trois jours chez lui. Il reçoit aussi des étudiants, des professeurs ; des docteurs ès de toute l’Europe viennent consulter ses ouvrages.
Pour eux, il a fait installer un bureau dans la même pièce que le sien. Il garde en permanence un œil sur ses livres.
Parfois, l’envie lui prend de se rendre en ville avec son hôte. Avant de s’installer à la terrasse du café, ils se promènent, se laissant perdre comme à ses débuts dans les ruelles le long du port. Il lui arrive aussi de prendre le chemin au-dessus de la maison.
Comme pour tout, il n’a pas pu s’empêcher de prendre des us à sa mesure. Aucun pari possible sur le nombre de pas entre tel et tel endroit. Rigoureusement identiques. Au demi-soulier près.
Quant à la construction de la bibliothèque, il la surveille avec la même rigueur. L’atelier semble dénué de copeaux. Il prend autant soin du bois que de ses livres.
Lors des séances de travail en commun, le silence est aussi précieux pour lui que la discussion. Comme si en retournant le sablier, une moitié réveillait l’autre. Une fois lancé, il est intarissable, rebondit sur tout. Certains trouvent ce côté éloquent très agréable, mais si l’on veut une réponse concise, plutôt format poche que pléiade, mieux vaut lui signifier avant. On vient chez lui pour avoir plus que des conseils. Seul moyen pour le faire taire, amenez-lui une édition rare, et le côté moine reprend le dessus.
Au final, son aspiration au calme se trouve vite dénaturée par la multitude de ses rendez-vous et de ses déplacements. À part les irréductibles aux yeux desquels il demeure un traître, tous se font à son éloignement. Il ne manque pas de subir quelques railleries dans les revus spécialisées.
Comme pour se moquer d’eux et de leur dédain à venir le consulter, il se met à leur répondre dans de longues lettres. Cette joute d’érudits ne s’est pas arrêtée si vite.
Environ un an après son départ, une violente critique sur un auteur à son sens surcoté l’avait empêché de triompher lors de la saison des prix littéraires.
Cet écrivain blessé dans son amour-propre s’était alors fendu d’une lettre assassine contre cet homme qui à son sens (pour ne parler qu’en son propre nom) avait tout simplement déserté.
Se moquant outrageusement de cet écrivaillon, il avait publié dans plusieurs journaux une réponse en forme de pastiche.
Quelques paragraphes avaient suffi pour démontrer la véracité et le bien-fondé de sa critique. L’auteur atteint dans sa gloire éphémère n’avait su lui répondre qu’en le traitant de plouc, de pauvre paysan qui en s’éloignant avait perdu toute crédibilité. Les échanges d’insultes polies entre les deux hommes restent comme les meilleurs mots écrits par l’auteur blessé. Le romancier rage encore de s’être retrouvé comparé au vicomte de Valmont.
Bibliothèque ou musée, je ne sais pas trop ce qu’il voulait faire de moi. Son snobisme de présenter comme des trophées ses livres commencent à me courir sur le système.
Mais pas autant que la soirée d’inauguration de ses étagères à bouquins.
Ils étaient tous là. Je dis bien tous. Ça grouillait de toges et de superlatifs, les citations s’enchaînaient, mais surtout au moment d’ouvrir la première pièce, la phrase, précédée de son moment de silence.
- Voici messieurs, ce que le bois nous donne de mieux ».
Je ne sais plus à partir de quel moment je n’ai plus aimé cet homme. Bien qu’il se soit bien occupé de moi, je n’arrivais plus à m’attacher au personnage. Toutes ces excentricités, ces manières prétentieuses me fatiguaient. Le masque une fois tombé il ne m’inspirait que du dégoût. Pourtant, je n’avais pas été trompée par sa personnalité, plus je le connaissais, plus il devenait superficiel. En fait, il ne le devenait pas, une maison ne peut pas changer un homme, il réapparaissait sous son propre jour.
Je ne comprends pas comment j’ai pu être aveugle et ne pas sentir toute la fatuité de cet homme. Il avait fui un milieu pour le reconstruire. Son ego l’avait suivi ici.
Je lui en veux d’autant plus car je vais maintenant avoir des a priori sur mes futurs habitants. Je vais devenir méfiante, ce qui à mon sens a plus à voir avec l’animal qu’avec l’homme.
Mais ce n’est pas tout.
Je ne comprends pas trop cet intérêt d’entasser, de collectionner tous ces livres au lieu de les présenter au public. Je n’approuve pas cette minorité qui s’approprie des biens. Je ne suis pas un musée privé.
Je voudrais à la rigueur plus de visites de la part de ses amis, plus d’érudits dans le salon, que tout ce monde discute et débatte. Au lieu de ça, je me retrouve avec de tonnes de papier et un homme qui régulièrement m’abandonne.
Les portes de la première pièce s’ouvrent dans le silence le plus total. Même les gonds avaient été priés de ne pas faire de bruit. Tout doit se passer comme le maître de cérémonie l’a prévu. La plupart des invités découvre pour la première fois la collection de livres dans son intégralité. L’agencement de la pièce, le placement des livres dans les rayonnages impressionne autant que ce qu’ils contiennent.
- Comprenez pourquoi ici j’ai enfin pu disposer ce que j’ai de plus cher. Je n’avais pas la place ailleurs d’agencer mes ouvrages comme je le voulais. Tant pis si certains ne me pardonneront jamais mon départ, mais je tiens une fois de plus à leur dire que j’ai trouvé dans cette maison un bien-être, une manière de mieux travailler. Les visites quotidiennes ce certains d’entre vous me manquent un peu, mais vous me connaissez suffisamment pour savoir que les mots imprimés sont plus fidèles et loyaux que les hommes. Les œuvres que vous voyez ici nous demeurent plus que nous ».
La première pièce est une sorte de préambule.
Rayonnages sentant encore la cire, espaces ajourés mais néanmoins remplis avec des objets précieux. Pour les pièces exceptionnelles, des fac-similés de la couverture encadrés, disposés dans les autres pièces de la maison.
Tout y est, même les petites échelles pour accéder aux rangements les plus hauts.
Ils se dirigent évidemment vers les livres anciens.
Posent sur la petite table prévue à cet effet une édition originale de tel poète. Les pages sont tournées avec soin, des extraits lus avec emphase et brio. C’est l’admiration générale. Les détracteurs eux-mêmes restent bouche bée. Des applaudissements de mains gantées se font entendre. Le propriétaire redresse fièrement la tête tout en s’inclinant.
Après les exclamations, viennent l’admiration et le respect.
Le maître de maison a l’honneur de faire entrer ses invités dans son bureau, « la petite bibliothèque ». Une soie pourpre recouvre un meuble au milieu de la pièce.
Les invités entrent, regardent encore les livres.
- Des Amatis par rapport aux Stradivarius de la pièce précédente, je vous le concède. Mais c’est ici que je travaille, les ouvrages sont d’un intérêt plus professionnel. Cependant, j’aime à admirer la pièce maîtresse de ma collection ».
Avant de lever le voile, il passe une paire de gants blancs posés à côté du meuble.
Cette fois-ci, pas d’applaudissement étouffés.
Seulement des souffles retenus.
Ils n’osent pas s’approcher. Malgré la vitrine.
Disposée sur un lutrin, une des édition de la Divine Comédie de 1472 réduit au silence tous les invités.
En quelques secondes, il regagne son statut et le respect de tous.
- Ne vous inquiétez pas, je vais vous laisser le droit de tourner quelques pages. J’ai l’intention avec vous et d’autres confrères d’en refaire une traduction. Et ce, dès la semaine prochaine. Étant donné l’ampleur de la tâche, j’aurais moins de temps à vous accorder. Néanmoins, je tâcherais de vous rendre visite régulièrement pour faire part de l’avancée de nos travaux.
Enfin il se décide à vivre à plein temps entre mes murs. Il a compris que c’est ici qu’il travaille le mieux. Je suis de nouveau la seule à l’abriter.
Je n’aime pas trop qu’on me résiste. Que mes propriétaires me quittent pour voyager, soit. Mais qu’ils me quittent pour aller vivre ailleurs et faire de moi un grenier, ce n’est pas mon rôle. Ce n’est pas de la jalousie, juste de la légitimité. Je ne suis pas ces maisons que l’on quitte sans raison, une passade, on ne folâtre pas avec moi. Tôt ou tard, mes propriétaires me reviennent.
Les heures à regarder ces pages sans les abîmer, à tâcher de les comprendre ne se comptent pas. Les disputes éclatent parfois entre les spécialistes. Ils doivent faire chacun avec le snobisme des autres. Les traducteurs n’en peuvent plus d’être obligés de calmer les professeurs et tous ces agrégés pointilleux du mot, voulant restituer au mieux la prosodie originelle.
Le propriétaire du livre et de la maison ne peut s’empêcher de pavaner. Il reproduit ce qu’il avait quitté.
Sa maison devient comme un hôtel. Il donne des dîners, invite des écrivains, des hommes de pouvoir à venir admirer leur travail. Certains restent des jours à piocher la collection entassée dans ces murs. Ils sont ici pour travailler, ils ont le droit de prendre des ouvrages avec eux dans leur chambre pour étudier au calme.
Durant les repas, les discussions tournent toujours autour des mêmes sujets.
Parfois cette bande sort en ville et se dirige au café en face le théâtre. Il faut voir cette troupe menée en toute circonstance par une canne et un chapeau.
Les habitants ne sont plus surpris de voir à l’improviste cette drôle d’équipe se balader en ville.
Par tous les temps, ils ne dérogent pas à la règle instaurée de prendre l’air plusieurs fois par semaine.
Il faut écouter leurs conversations au café.
Ils emploient toujours les mêmes expressions, si bien qu’au bout d’un moment, elles sont reprises et détournées par les passants ou les clients.
Ils me saoulent, à tout ce qu’ils sont ! Je n’en peux plus de ces travaux, de pointillisme littéraire. À se demander s’ils font le livre pour eux ou pour d’éventuels lecteurs. Cela me semble être une habitude chez les gens de lettres.
Quoi qu’il en soit, « le travail » est enfin terminé.
Un dîner d’apparat est donné. Rien qui ne puisse m’impressionner encore. À part la présence des intellectuels les plus en vue de l’époque, et encore. Pour moi, des personnages en plus dans mon histoire.
Ce soir chez l’éditeur, on salue le retour de l’esthète. On fête la fin des mois de labeur de tous les collaborateurs du projet.
Notre homme s’est pour l’occasion paré de canne et de chapeau neufs.
Tout ce qui écrit est nœud papillonné pour l’occasion. Comme pour une récompense de cinéma, la star s’arrache. Ils veulent se faire prendre en photo avec elle dans les bras. Mais trois volumes à tenir à deux mains reste délicat, et quelques rattrapages in extremis n’échappent pas aux photographes.
On se congratule, on discourt, on se remercie de donner un vrai sens à cet ouvrage devenu désormais une référence.
Et puis comme tout événement il s’effiloche. L’objet devient commun, se perd avec tous ses camarades dans des rayonnages, il est certainement consulté plus souvent, plus demandé ou conseillé. Il a le mérite de survivre à ceux qui l’ont créé. Même oublié, l’objet demeure.
L’immense collection sera partagée entre la bibliothèque nationale et quelques musées. L’œuvre au départ de tout sera protégée dans des rangements sans lumière avec d’autres consoeurs.
La maison sera de nouveau remise chez le notaire, mais elle aussi survivra, avec l’avantage de connaître d’autres histoires, de recommencer une vie tant que ses fondations et ses pierres le lui permettront, tant que des hommes voudront enrichir sa mémoire.
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