Cette journée commence normalement. Pour une maison, bien entendu.

Les oiseaux m’ont gratouillée, les rongeurs  chatouillée. Depuis le temps, les courants d’air se sont donné le mot pour me rendre visite. Ces messieurs se sont même donné la peine d’entrer par effraction. Des mômes cassent un carreau et c’est parti. Le moindre souffle est un prétexte pour une orgie éolienne. Non mais dites donc !Je suis un établissement respectable, pas un lupanar !

Depuis des années, pas un être vivant (un bipède, entendons-nous bien) n’est venu me voir. À part quelques éclats de verres sur mon parquet, rien de bien nouveau.

Ce n’est pas pour dire mais cette fois-ci, je me sens abandonnée pour de bon.       Chaque rupture m’en apprend un peu plus sur vous. Je vous ai aimé de plus de manières que vous ne pouvez l’imaginer, - et parfois pendant la même histoire -. Je fonctionne comme vous. Je passe moi aussi par plusieurs étapes pendant la relation. Le début est toujours identique. On se découvre (de  plus en plus rapidement à chaque fois), et après notre liaison évolue toute seule. Avec l’expérience, nous devenons trop rapidement un vieux couple. Personne ne surprend plus personne, vous me montrez trop vite vos secrets et c’est loin d’être une bonne chose.

Je veux être surprise. Je veux passer du Capharnaüm à l’école militaire!

Je veux vous entendre dire :

- Tu vas me ranger ton bordel dans le salon !

- Occupe-toi plutôt de ton bric-à-brac dans notre chambre !

Surprenez-moi ! Laissez-vous inspirer par mes murs, soyez originaux.

Mon côté mystérieux est de ne pas me dévoiler tout de suite. Pour me mériter, il faut me bousculer. Aménagez plusieurs fois les pièces, changez de chambre, refaites la cuisine, le salon ; mais attention, le piano reste. Si vous me l’enlevez, c’est dehors sans sommation !

Avec l’âge, je deviens exigeante. Si je suis plus facile à conquérir, il faut d’autant plus mériter pourme garder. La séduction compte moins, la tendresse et la loyauté me semblent plus importantes. Avec l’âge, mes défauts et mes qualités s’inversent.

Mais reprenons. Les états d’âme d’une maison importent peu. Ce qu’elle a subi est dix fois plus intéressant que ce qu’elle pense.

 

La faune y va de son aubade. J’apprécie le chant des oiseaux juste avant le lever du soleil ; la lumière préférée des couche-tard, trop pâle pour masquer un crime ou un exploit, assez claire pour s’en vanter.

Un chat passe avec un mulot dans la gueule dont il se désintéressera dans quelques minutes. J’entends au loin le claquement des cylindres et des soupapes des moteurs encore froids des chalutiers dans le port. Étrange, d’ailleurs. D’habitude, le vent est de mèche avec les hommes pour me laisser dans l’ignorance. Sûrement un signe.

Enfin, le soleil arrive. Je dois profiter de ses rayons. Pour un début d’automne, je les trouve bien généreux, ce matin d’ailleurs un peu plus. Une brise volée au printemps me fait frissonner. J’aime des journées comme celles-ci ; à ne pas savoir quelle est la saison. J’apprécie vraiment quand le temps se joue de nous de cette manière.

La brise s’essouffle doucement. Des nuages de  coton arrivent par l’ouest en fin de matinée. Ils se grisent au fur et à mesure de l’après-midi. Ses homologues vespéraux quant àeux lui figurent la mer, mais vue d’en dessous, les vagues forment des triangles dont les pointes sont attirées par l’azur invisible. Ce sont les nuages comme je les préfère. Étant donné leur couleur, je serais surprise s’ils en restent à leur rôle décoratif.

Le crépuscule, lui, ne fait pas de vieux os. Le jour s’en va un peu trop rapidement, comme s’il devait cacher quelque chose. À part un peu de pluie, je ne m’attends à rien cette nuit.

 

Allez ! Viens-y ! Essaye donc d’enfoncer ma porte !

 

Tout commence un peu avant minuit.

J’ai oublié de vous parler de la chaleur. L’air de cette fin de journée est moite. Horriblement chaud pour la saison. En plus, pétole. J’imagine les habitants se promener en ville avec les vestes et les manteaux sur l’épaule, les fenêtres de toutes les maisons ouvertes à la recherche du moindre courant d’air.

 

Je reprends. Mes nuages préférés reflètent un peu de lumière lunaire. En quelques minutes ils se rapprochent, se tassent, se mettent en boule comme pour déverser une colère venue du fin fond de la terre.

J’attends un orage, d’ailleurs le tonnerre l’annonce comme les coups de brigadier.

Mais les gouttes d’eau n’arrivent pas.

En revanche l’invisible se tend. L’immobile me frôle et se met à bouger. Des pans de vieux rideaux commencent à onduler sur le bord des fenêtres. Une porte prend son élan et claque. La méticuleuse poussière se lève. Les fleurs du rhododendron et les feuilles tout juste jaunies se détachent ; les tiges puis les branches acquiescent.

De mon silence sortent les premières notes. Le rythme s’accélère, je l’entends faire ses gammes. Une fausse porte, comme si elle avait été poussée par un enfant.

Dehors, la lune file devant les nuages ; j’aime cette illusion, comme sur l’incendie, on voit fuir la fumée, imaginer cette course au-dessus de moi.

Je sens cette force m’entourer, vouloir m’attraper, faire trembler mes murs, me démantibuler, me réduire en un tas de pierres.

 

Le premier coup arrive lune cachée, complice du vent. Le carreau d’une fenêtre. Simplement. Prise de panique, elle se détache de sa moitié, prend de plus en plusd’élan à chaque fois. Le verre finit une fois de plus sur le parquet. Les gonds ne capitulent pas. Elle devient folle et ne se retient plus de se cogner contre le mur.

 

L’air se met à circuler. Il tourbillonne, me visite tel un revenant.

Mais je suis solide, je vais résister.       Une tempête de plus de plus à mettre à  mon tableau d’honneur ?

 

Cette fois-ci, je sens quelque chose de différent. Je vous ai dit, pour une tempête, le vent ne souffle pas du bon côté.

Les hommes sont assez déréglés comme ça, le reste n’a pas besoin de s’y mettre.

Et ce fameux reste ne se fait pas attendre. Une armée imaginaire, une sorte de spectre entre dans toutes les pièces. Il ne se contente pas de m’attaquer moi seule. Je vois les cimes des arbres ployer. Les branches sans feuilles craquent comme le font les gonds de mes portes. Elles cassent en même temps que des vitres. Tous ces sons se mélangent.

Le fantôme est venu se venger. Il est décidé à me faire souffrir, à me faire m’envoler. Ce monstre invisible cherche à regarder dans mes entrailles.

La lune et les nuages partent dans une illusion d’optique, une course où l’on ne voit plus qui est en tête. Et parfois lorsque les étoiles apparaissent, elles semblent aussi s’accrocher de toutes leurs forces au noir absolu.

Plus loin, c’est aussi la panique. Sur le chemin les buissons comme des fleurs de pissenlit se décrochent. La falaise n’a plus de poussière à sacrifier. Des pierres tombent  tout autour de moi.

 

Et ça y est. Maintenant le vent hurle. Toujours invisible. Appréhension pour les humains, mais rien d’impressionnant pour moi. Je ne suis pas de chair. Plus d’un posera le genou à terre avant de voir un de mes murs se lézarder.

Et il continue. J’abrite désormais des centaines d’enfants. Tout est permis. Ils courent, se jettent contre les lambris, font tomber tout ce qu’ils trouvent, jettent la vaisselle par terre, sur les murs. Rien pour les arrêter. Et ils crient de plus en plus fort, sont de plus en plus nombreux. Ils délogent les rongeurs de leurs cachettes. Ils tapent des pieds, se bousculent plus fort. Leur vacarme devient assourdissant. Dans toutes mes pièces, c’est grincements, claquements.

Mes mômes grandissent trop vite, ils se transforment en géants. Ils s’unissent pour essayer de me déraciner. Je ne bouge pas. Ils continuent le saccage dans toutes les pièces. Affamés, ils se jettent sur tout. Ils rendent les portes folles au point de faire s’arracher les chambranles. Des morceaux de verre brillent comme autant de larmes sur le sol, aussitôt essuyées par une rafale plus colérique.

Je commence à être submergée par ce trop plein d’air. Mes ardoises se mettent à trembler. Derniers instants avant la panique.

Le vent n’est rien. Il a réussi à me faire oublier la mer. Comme s’ils s’étaient mis d’accord. Occupée par le vent, je n’avais pas pris garde à cette eau. Elle aussi s’était réveillée. Je ne l’avais pas vue. Elle s’était mise à bouillonner. Désormais elle aussi veut m’assaillir. Je ne vais pas me laisser intimider. Qu’elle commence déjà par venir devant le perron. Ensuite, qu’elle passe sur les marches avant de m’inonder.

L’écume poussée par un ressac plus puissant s’agrippe aux premiers rochers. Les vagues deviennent des rouleaux et à force se gonflent, prennent leur élan plus au large. Je vois ces bosses prêtes à s’abattre sur moi.

La peur me gagne. Je ne céderai pas non plus.

Je ne me sens plus aussi forte face à ce déchaînement. Il n’y a personne dans mes murs pour partager ma peur. J’aime avoir une famille, des objets à protéger.

Je crains de ne plus être capable d’abriter ni protéger. Encore une de vos caractéristiques. Toujours vouloir passer pour plus fort.

Cela ne m’apporte rien. Je ne peux pas fuir, je ne peux pas être lâche. Je ne mens pas pour me protéger.

Et la mer s’approche.

La terrasse se laisse envahir. L’eau ne fatigue pas. J’entends l’écume se rapprocher. Quelques instants la lune apparaît et je vois le bouillonnement grignoter la pierre. Ces milliers d’années se font recouvrir par cette masse aussi ancienne, et bien décidée à l’étouffer.

Ce n’est pas de l’eau. Encore moins de l’écume. La roche semble fondre comme sous l’effet d’un acide surpuissant. Cette masse avance centimètre par centimètre.

Dos à la falaise, pour la première fois de mon existence je me sens prisonnière de mon environnent. La crique tant abritée montre ses défauts. À quoi bon se lamenter si cet abri ne peut plus rien pour moi. Je pourrais laisser la résignation me gagner. Ce n’est rien à côté de l’abandon par les hommes. Je dois être plus forte que ça. Je dois montrer ma force comme jamais. Vous ne devez pas savoir qu’une tempête, aussi puissante soit-elle, prenne le dessus.

Alors je tiendrai le siège. La mer a beau se rapprocher, il lui faudra gravir les marches. Je ne céderai pas aux coups de bélier des vagues. Je ne laisserai pas cette traîtresse mouvante m’inonder. Immobile au milieu de ce cataclysme, je ne bougerai pas. Quand bien même l’eau m’envahisse, je serai toujours posée sur mes quatre murs. Gonflées d’orgueil, mes fondations tiendront. Pas de reddition face aux coïncidences.

Je narrive pas à me faire à l’idée de perdre. Nous sommes censées vous survivre, du moins pendant un certain temps.

 

La masse liquide n’a rien à faire de mes lamentations. J’ai beau recroqueviller le bout des marches, elle rampe et grignote déjà le perron, un acide ne dévorerait pas mieux. Ma porte d’entrée en a la chair de poule. Tout mon intérieur est furie, panique. Cet inconnu me fait presque cauchemarder.

Comme si j’étais entourée de douves, l’eau passe sur mes côtés. Son écume vient lécher et goûter mes murs. Toutes ces années d’eau de pluie doivent leur donner une saveur particulière.

Le clapotis se prépare à grignoter la maçonnerie. Je n’ai aucune difficulté à imaginer la mer vouloir me dévorer. L’ogre digère des marins et bateaux, pourquoi n’engloutirait-il pas les digues, les dunes et les maisons ?

 

Cette nuit semble s’étirer jusque vers l’éternité. Tout le monde semble se satisfaire de la situation. En m’oubliant bien sûr.

Mais la violence a trouvé sa limite. Comme si toute cette tension ne pouvait pas aller plus loin. Du moins, si elle devait augmenter, ce ne serait certainement pas pour me détruire moi, pauvre demeure.

De la sagesse, de l’épuisement ? Ça m’est égal de savoir.

Tout s’arrête, se démonte brique par brique. Le démantèlement se fait avec autant de soin que la préparation. Il y a de la minutie même dans le tomber de rideau, presque comme des excuses.

 

Et bien sûr, l’autre, le jour, pointe le bout de son nez. Baille et s’étire de tout son long, tel un gros chat sur un fauteuil. Il fait l’ignorant, s’installe chez lui et recommence à montrer, presque indécemment un ciel parsemé de quelques nuages.

 

Quant à moi, je me repose, comme après une longue marche. Je n’ai pas compris ce qui m’est arrivé. Assise depuis des heures, j’en ai encore le souffle coupé. Je ne m’en remettrai pas de sitôt.

Mes pièces se couvriront de nombreuses poussières, d’autres filets d’air m’envahiront. Mais qu’importe un peu abîmée, je suis encore debout ; ma peur était peut-être un courage mal intentionné.

 

 

 

 

 

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