- Bêêêhhh !

- Et c’est quoi ça ? La porte qui grince ou notre chèvre ? Mon pauvre Antoine, le jour où tu ne seras pas tête en l’air, je me demande bien ce qui se passera.

- Comme toi, ma petite Adèle, le jour où tu te décideras enfin à attacher cet animal !

- Elle a autant le droit d’aller et de venir que nous ! Tu sais comme moi que cette servitude est d’une autre époque ! »

La chèvre, la seule à comprendre cette liberté offerte, cherche de quoi alimenter le mouvement perpétuel de ses mâchoires.

 

Antoine, le seul à ne pas vouloir comprendre suit le caprin, espérant avoir un début de réponse.

 

Adèle déambule au rez-de-chaussée. Elle découvre dans le salon un piano, entouré d’une bibliothèque vide, aux étagères manquantes, ou plus ou moins de travers.

Elle souffle la poussière des ivoires, fait glisser son doigt sur les touches.

Antoine par la rejoint, plaque des accords.

Elle ouvre le plateau, prend sa respiration et ferme les yeux.

- Stars shining bright above you. Night breezes seem to whisper I love you.

- Il est pas tout jeune et un peu faux, mais en tout cas, c’est un sacré instrument !

- Birds singing in the sycamore tree. Dream a little dream of me.

- Tu chanteras plus tard, pour le moment il faut aller chercher les autres.

- Vas-y si tu veux. Moi, je vais me baigner !

Le pied nu n’était qu’un avant-goût.

Adèle tout en se dirigeant vers la mer, déboutonne tranquillement sa robe, enlève ses sous-vêtements, et sans se préoccuper de rien traverse la terrasse de pierre, puis entre directement dans l’eau.

Antoine ramasse les affaires avant de s’asseoir sur le perron.

 

La chèvre, mûe par une question existentielle retourne dans la maison.

 

- Cet endroit me semble approprié pour nous accueillir ».

L’ombre d’Herbert se découpe de façon étrange sur les marches. Comme tout ce qui se rapporte à lui d’ailleurs.

C’est un peu l’administrateur, le régisseur du groupe. Son Allemagne natale ne lui manque pas. Il ne compte pas non plus se servir de ses diplômes de droit à des fins lucratives.

Aussi, lorsqu’il avait été arrêté pour avoir soi- disant lancé des pavés, il avait réussi à prouver par sa rhétorique qu’il était victime d’un malentendu, sa flânerie dans le quartier n’était que pur hasard.

C’est en fumant de l’herbe devant le tribunal pour fêter sa victoire qu’il avait rencontré Antoine.

La semaine suivante il rejoignait les autres, et le petit groupe partait à la recherche d’un endroit où s’installer.

Ils se foutent tous pas mal de faire la révolution ou vouloir changer le système, pour eux l’essentiel est dans l’action. En l’occurrence se débrouiller seuls, utiliser les compétences de chacun dans l’intérêt commun. Ce discours-là les fait un peu rire aussi, et toute façon, quoi qu’ils essayent, ils seront forcément dans une case.

 

Et moi aussi, je me moquais bien de les voir débouler. Cette vitalité dans mes murs va me rajeunir. Ce n’est pas le tout d’être encore debout, mais il faut prouver mon utilité. Je compte bien sur mes petits nouveaux pour leur montrer ma jeneusse.

 

Antoine entend des notes au loin. Il se lève, s’étire. À première vue, il croit deviner une guitare. Les accords sont recouverts par la voix d’Adrien. Non content de chanter faux, il braille les paroles. Tous les autres ont beau lui dire de ne plus essayer, il continue à vouloir les convaincre, persuadé d’être un chanteur exceptionnel. Il existe sûrement quelque part, loin, très loin, une galaxie où des tessitures et une justesse comme les siennes sont élevées au rang d’art.

Coralie, Caroline et Claire, voyant Adèle patauger la rejoigne, bientôt suivies par Jean-Baptiste, Adrien et Simon.

 

- On sera bien ici. Claire doit demander à qui appartient cette maison. Elle a eu une bonne idée de se rappeler ce cet endroit.

- Pas question cette fois-ci de se faire virer. Je ne repasse pas une nuit au poste

- Ça ne te tente pas ? demande Antoine à Herbert en pointant les autres du menton.

- Tu sais toute cette débauche, cette facilité à se déshabiller pour un rien, c’est facile, je trouve. Je suis contre cette apologie du corps à tout va, cet idéal de la nudité. Et puis, dans ma région, il n’y a pas la mer. Je ne comprends pas cette envie de vouloir barboter dès que l’occasion se présente.

- Tu pourrais quand même déboutonner ta chemise.

Parce que Herbert ne passe pas un jour sans le col boutonné. Pas un photon, pas une poussière, rien de microscopique ou même d’invisible ne peut rentrer par son cou.

Avec en plus une cravate fine cravate il est selon lui au meilleur de lui-même. Lui enlever, c’est pire que le mettre à nu. Si vous lui demandez, il risque de vous envoyer ses témoins.

Antoine part les rejoindre, Herbert met ses mains en visière au-dessus de ses yeux.

Il soupire et va dans la maison.

Il ouvre tous les volets, les fenêtres. L’air entre. Les portes n’osent même pas claquer.

Trop heureuse de retrouver des habitants, ses lambeaux de rideaux battent au vent comme pour applaudir.

 

La pipe remplie d’herbe, il s’assoit en travers d’une des fenêtres donnant sur la mer. La fumée entre en lui ; il pense à Huxley et au chanteur de ce groupe “piquer une partie d’un titre pour en faire un nom, c’est quand même un peu manquer d’imagination. “.

Lui aussi écrira un jour sur tout ça, mais pour l’instant, il ferme les yeux, entend les rires des autres plus loin et les imagine chahutant nus, dans l’eau. Et il soupire de nouveau.

 

Un orage vient gâcher leur première soirée. Ils avaient pourtant réuni tous les clichés. Feu devant la maison ; guitare presque muette avec un filet de voix sortit  de chaque gorge ; un pauvre joint se partage toutes les lèvres du groupe. Seule la lippe d’Herbert reste fidèle à son foyer portable et incandescent.

Les flashes se rapprochent du bruit des nuages. Claire et Jean-Baptiste, rentrent les premiers. Une fois dans la maison, Claire grimpe les escaliers quatre à quatre. Lui, prend son temps. Il lève la tête, plisse les yeux ; regarde les poutres et les solives du plafond. Arrivé à l’étage, il plie les genoux et regarde le parquet, passe sa main dessus, enlève la poussière pour mieux voir les assemblages.

Derrière lui, Claire s’approche à pas de loup, mais le vieux bois ne se laisse amadouer par un pas fût-il élégant et léger. Deux lattes se touchent de concert et Claire s’immobilise. Jean-Baptiste se retourne. Elle lui saute dessus, entourant son buste avec ses jambes. Près de tomber, il se rattrape sur un mur. Il n’a pas le temps de parler.

Claire colle sa bouche sur la sienne. Les bracelets à ses poignets tintent et glissent le long de ses bras. Jusqu’en      haut des cuisses sa robe est remontée. Elle déboutonne sa chemise. Le bout de branche de ses cheveux maintenant détachés tombe sur le sol. Elle croise ses doigts sur sa nuque. Le parquet ne grince plus. Les bretelles de sa robe glissent sur ses épaules. Il défait chaque bouton et le tissu descend jusque sur ses chevilles. Un éclair accentue le tintement des médailles et colliers à son coup. Elle jette la chemise de Jean-Baptiste par terre. Il met ses mains sur ses reins. Un roulement céleste les fait sursauter. Leurs poitrines se touchent, ils rapprochent encore plus.

 

Non mais oh ! Faut surtout pas s’en faire. Par terre maintenant, dans un de mes couloirs ! Je me répète, mais je suis une maison bien tenue ! Il y a un minimum d’intimité à respecter.

Mais ça ne les gêne pas. Ils prennent leur temps, j’ai l’impression. Vu l’excitation, je me disais «ça va durer deux minutes». Pourquoi est-ce si long ? Même du temps de ma première famille, je n’avais vu ça.

Mais ils feraient bien de se dépêcher. Je sens les premières gouttes sur ma toiture, les autres ne vont pas tarder, ce serait fâcheux.

 

- Et la pluie sur nos têtes, gouttes de cristal venues du fond des âges. Vous savez qu’il faut deux milles ans pour qu’une gouttes revienne au même endroit une seconde fois.

- Herbert, ce truc te fait dire n’importe quoi.

- Mais là, ce n’est pas moi qui fait pleuvoir. Bien que j’aie parfois de pensées étranges avec ce mélange, ça ne me donne pas encore ce pouvoir.

- En attendant, dit Antoine, il faut aller en ville, essayer de proposer nos services.

- Nos services ? répond Adèle.

- Jean-Baptiste est menuisier, et nous, on pourra travailler au port, dans les magasins. Si on veut être acceptés, on doit montrer qu’on est capables de subvenir à nos besoins.

- À peine arrivé, tu veux déjà te fondre.

- Je n’ai jamais dit ça Adrien. Comme vous, je veux qu’on nous laisse tranquille ici.

- Je te le répète, cette maison n’appartient à personne. Il n’y a pas de clefs à aller chercher quelque part, ajoute Claire.

- Demain tu vas avec Herbert et vous vous en occupez. Et puis, en plus Claire, ça te donnera l’occasion de prévenir tes parents.

 J’irai les voir, mais donne-moi un peu de temps.

Le vent se lève. Derrière eux, les vagues les prévenant de l’imminence de l’orage grossissent. De l’écume se dépose à côté d’eux.

Sans demander leur reste, ils rentrent, laissent les gouttes faire des points comme des têtes d’épingles sur les braises.

 

Simon allume un feu dans la cheminée du salon.

À l’étage les rires de Claire résonnent encore.

Les autres en profitent pour visiter le rez-de-chaussée.

Ils discutent de l’aménagement des pièces, des rénovations à faire. Antoine prévoit de s’occuper du jardin là-haut, de planter telle variété, de pouvoir les vendre sur les marchés de la ville et pourquoi pas dans les environs. Il a repéré un endroit pour faire du compost. Ça aussi, il veut le développer, il pense à l’organisation pour cet hiver.

- Herbert dit qu’il reste des meubles dans les chambres. On doit s’occuper de ces détails très vite. Rappelez-vous dans l’immeuble à quel point c’était devenu n’importe quoi. Nous ne devons plus nous engueuler pour ce genre de problèmes domestiques. »

Quand Antoine avait parlé de jardin, Adèle savait qu’il oubliait quelque chose.

Ils pourraient essayer d’avoir un élevage, proposer aussi du fromage de chèvre.

- On va vraiment passer pour ce qu’on est, dit Adèle, si on arrive à faire tout ça, je me demande comment les gens ici vont réagir quand on aura notre troupeau. D’ailleurs, je ne la vois plus ».

- Djali ! On a laissé Djali dehors !

- Elle ne doit pas être bien loin. Si on laisse la porte ouverte, elle va rentrer toute seule.

- Hors de question. Je vais la chercher !

- Tu ne vas pas sortir avec ce temps !

Adèle sans sa chèvre n’est plus la même.

Antoine sort à son tour. Dehors, la mer et le vent mélangent leurs sons.

 

Herbert, on ne sait ni où ni comment a déniché un vieux fauteuil et tout un tas de livres.

Il s’installe devant le feu, pose les ouvrages par terre, en prend un au hasard, commence à le feuilleter. Les autres s’accroupissent sur des couvertures aussi antiques ; la guitare est posée sur le dos, faisant partie du cercle, devenue elle aussi aphone, chose rare dans ces circonstances.

 

- Djali !

- Adèle ! Tu ne penses pas que cet animal soit parti prendre un bain».

Les rafales lui amènent des bouts de mots en guise de réponse.

Elle s’avance vers la mer.

Il rattrape mais l’écume s’est déjà occupée de leurs pieds.

- Je veux aller voir là-bas, près de la tour de guet. Et après j’irai là-haut sur le chemin !

- Hors de question que tu y ailles toute seule !

Les deux corps italiques, luttent contre le souffle tant bien que mal.

- Elle n’est pas venue de ce côté. Je n’ai pas vu de traces dans le sable.

- Je vais sur le chemin.

- Bien sûr ! Tu as envie qu’un coup de vent te fasse tomber ?!

- Tu n’auras qu’à me tenir la main !

Adèle a beau appeler l’animal de toutes ses forces, mais le tonnerre décide d’être son seul écho.

Si ses affaires n’étaient pas en train de se transformer en éponge, et les éclairs traverser une partie de l’horizon, Antoine trouverait cela amusant.

- Je t’avais prévenu. Il fallait l’attacher !

- Fous-moi la paix avec ta corde et ton piquet ! Djali ! Djali !

 

Elle est là-haut. Dans le jardin. Où voulez-vous qu’aille une chèvre ? Elle ne mange pas encore d’algues et ça fait bien longtemps qu’il n’y a plus besoin de monter la garde dans la tour.

Si vous commencez par perdre une chèvre, c’est mal parti pour votre élevage votre fromage et toutes les autres idées. J’espère que vous serez plus attentifs à votre jardin.

Ça me met vraiment mal à l’aise de les voir chercher dans la nuit, sous l’orage. Je n’ai plus de volets ou de fenêtre qui claque pour leur faire tourner la tête là-haut. Comme quoi, je dois rester un peu abîmée si je veux aider.

 

Entre deux coups de tonnerre, Antoine croit entendre un bêlement. Il se retourne. Un éclair lui donne l’impression de voir Djali sur le rebord du jardin.

La pauvre bête a les deux pattes avant presque dans le vide. Elle s’est aventurée à la recherche d’un brin d’herbe introuvable ailleurs que sur ce rebord.

De la terre et des cailloux roulent sous leurs pieds. Ils parviennent tant bien que mal à gravir l’escalier pourtant taillé dans la pierre.

La chèvre appelle de tout son cœur pour qu’on la sorte de là.

Quand elle les voit tous les deux, ses cris de panique s’accentuent.

Antoine s’approche à genoux du rebord. Adèle le retient par son pantalon. Il arrive à passer un bras sous la gorge de l’animal. Paniquée qu’on la touche, elle avance et le train avant dérape.

Antoine la rattrape de justesse dans ses bras.

Djali, se sentant dégagée de la pesanteur se met à battre des quatre pattes. Antoine la fait atterrir tant bien que mal.

Au moment de se relever, il glisse sur le côté, tombe de tout son long.

Djali de le remercier par un « bêêêêêhhh » non dénué de moquerie.

Adèle ne peut pas s’empêcher d’éclater de rire.

Antoine se relève, couvert de boue. L’orage salue son exploit en envoyant quelques éclairs dans la mer.

 

La bête est l’abri.

L’homme s’est nettoyé.

Il est dehors derrière la maison, des gouttes en retard s’écrasent dans les flaques.

Il se balance sur une chaise, juste devant la porte de l’arrière-cuisine, la tête en arrière; s’amuse en évitant les gouttes qui tombent de la gouttière.

Soudain Adèle apparaît au-dessus de lui. Il manque de tomber à la renverse. Elle retient la chaise. S’assoit sur ses genoux, face à lui. Sans dire un mot, elle le prend dans ses bras.

D’où ils sont, ils n’entendent pas la mer.

Le vent est tombé, les nuages épuisés commencent à laisser leur place.

Quand ils s’embrassent, les gouttes tombent sur leurs fronts, leurs visages. Leur baiser a le goût du zinc, de la gouttière percée.

 

- Nous y arriverons ! Nous sommes capables de le faire !

- Nous ne sommes pas ici en vacances. La première semaine, je veux bien qu’on se soit tous un peu détendus, mais là, on ressemble à des filles et des fils à papa qui auraient la maison de vacances à eux seuls !

- Il me semble que nous défendons le contraire.

- On va s’organiser, faire avec les aptitudes de chacun.

- Nous allons tous prouver à tout le monde, mais surtout à nous que nous pouvons y arriver.

- Notre autonomie doit se mériter, ce ne sera pas pour tout de suite. Certains en attendant devront aller travailler en ville. Et même après, nous ne pourrons pas nous passer de certaines choses.

Des signaux de fumée tentant à interpréter sortent de la pipe d’Herbert à chaque fin de phrase.

- Nous devons faire de notre idéal une réalité.

- Il faudra que l’on apprenne à être jardinier, cuisinier, Jean-Baptiste apprendra la menuiserie à ceux qui le veulent. On se découvrira peut-être des facilités pour telle ou telle chose. Pas besoin de faire le tour du monde ou de partir à Katmandou pour se découvrir. Notre voyage se fera ici ! Nos compétences feront notre réussite. On s’engueulera bien des fois je pense, mais rien ne se construit sans échec.

- Notre satisfaction sera en fonction de nos efforts. Nous nous installons ici en tant que groupe, l’individu se met à son service, mais la personnalité ne doit pas s’effacer ».

 

Herbert monte les marches au plus près de la rambarde. Comme plusieurs fois par semaine, il est allé en ville, retrouver l’amour de sa vie. Il a fait une exception ce mercredi ; il a passé la nuit avec celle de samedi. Qu’elle soit vendeuse chez la fleuriste, ou rentrée de la Faculté pour les vacances, Herbert ne peut s’empêcher d’avoir à chaque fois plusieurs maîtresses. Plus jeune, il préférait rester discret, mais quand l’une d’entre elle avait proprement et sans sommation apposé de manière (trop violente à son goût) son poing sur la figure, il s’était juré de jouer franc jeu.

Herbert séduit et dès qu’il peut passer à l’acte, ne s’en prive pas.

Il est le seul du groupe à profiter de la libération sexuelle. Et c’est non sans plaisir qu’il propage ces nouvelles idées jusqu’ici.

Il se fera jeter, insulter, peut-être même encore frapper, mais qu’importe. Il est convaincu que les hommes sont là entre autre pour donner du plaisir aux femmes, autant de fois qu’elles le veulent et à toutes celles qui le lui demanderont.

Herbert se dit encore une fois qu’il écrira sur tout ceci, un jour ; comment son excentricité lui a facilité la tâche, qu’il n’y a pas de limite entre le Don Juan et le salaud. Il a bien conscience d’être un consommateur, d’abuser de ce nouvel esprit sans exigence particulière, libéré de tout préjugé. Le plaisir, l’extase, la jouissance peuvent se permettre ce genre de débordement, et quitte à profiter autant partager.

Il est trop jeune pour avoir des regrets.

« Tout ceci ne durera pas bien longtemps, ce relâchement des corps, cette lascivité, aucune société ne supportera cela des années. Pour le moment, mon attitude, ne gêne pas. Les mœurs ne peuvent changer si vite sans conséquence. Il y aura toujours les contestataires, au moins pour la forme. Cet ordre que nous refusons reviendra un jour ou l’autre. L’esprit est friable, il s’ébrèche aujourd’hui mais rien ne garanti qu’il se ressoude à un passé plus ancien ».

Herbert ne parle à personne de tout cela. Tous le comprendraient, assurément. Il se perd dans ses réflexions, désabusé de ne pas avoir de réponse, mais heureux de pouvoir en profiter.

 

Et moi, je les regarde évoluer. En quelque sorte je veille sur eux. Je les vois se disputer à propos du jardin. Je les vois s’en occuper maladroitement, se réjouir de la cueillette des trois légumes et deux baies. La moisson de ces débutants n’a pas à la hauteur des espoirs attendus.

L’hiver est rude pour eux. Aller en ville comme ils redoutent chercher du travail sur les marchés, à la criée. Les plus courageux embarquent même pour quelques sorties en mer.

Loin des idéaux de la vie en commun, les difficultés ne les ont pas  désarmés.

J’avais cru qu’un espoir un peu innocent les avait maintenus ici. Je suis surprise de les voir se battre autant.

Je suis ravie de découvrir que leur humilité les sauve. Plus d’un aurait abandonné au bout de quelques semaines. Leur fougue va de pair avec l’empressement caractéristique de leur génération. Tout de suite une idée, tout de suite on l’applique, et tout de suite elle doit marcher.

L’hésitation, la coercition étaient pour leurs parents. Ils préfèrent échouer de manière magistrale, plutôt que de rien tenter.

Si vous saviez le nombre de fois que j’ai pu entendre les discussions, les palabres, et ce pendant des nuits entières.

Seul Herbert manque ce genre de soirée. Il préfère aller en ville, passer la nuit dans une autre chambre, à jouer de la guitare ou déclamer des vers sous le balcon de sa prochaine conquête.

Ilest le seul à profiter d’une autre libération que celle de la pensée. Pour moi, c’était de loin le meilleur porte-parole.

 

- Sans vouloir nous jeter des fleurs, je pense que maintenant nous sommes sortis d’affaire !

- C’est à croire que tu as oublié ce qui s’est passé cet hiver ! Tu ne faisais pas trop le fier quand tu revenais avec des patates ou d’autres restes glanés sur le marché.

- Il a bien fallu que j’apprenne à ravaler ma fierté.

- Je suis contente de te l’entendre dire ! »

Il s’en était fallu de peu que Jean-Baptiste s’en aille.

Coralie n’avait pas toléré qu’il reste dans la maison pendant que tous essayaient de trouver de quoi manger pour le lendemain.

Il avait répondu que si lui avait trouvé du bois et des outils, il ne comprenait pas que les autres peinent autant à trouver des choses encore plus rudimentaires.

Ce jour-là, le sang de Coralie n’avait fait qu’un tour. Sa main s’était écrasée sur le nez de Jean-Baptiste.

Le pragmatisme les avait rattrapés depuis un bon moment, mais ils refusaient de le voir. Ni l’amour, ni encore moins l’eau fraîche n’avaient rien pu faire pour eux.

La déliquescence leur avait plus d’une fois tapé sur l’épaule, mais leurs principes et d’âpres négociations avaient réussi à maintenir le groupe.

 

Aujourd’hui, c’est au tour d’Adèle de proposer sa requête. Elle voudrait bien essayer l’élevage.

- Il faut sortir de notre autarcie et montrer ce dont nous sommes capables. Nous sommes arrivés il y a presque un an.

Nous avons été acceptés, et rien ne nous empêche de faire ce que nous voulons. Je ne veux plus que nous soyons le dernier maillon de cette ville. Nous pouvons nous intégrer sans dépendre, et nous sommes à deux doigts de le prouver ».

 

Quelques mois après, des nouveaux piaillements laissés en libertés arrivent dans le champ à côté du jardin.

Quelques poussins n’avaient pas survécu aux mauvais dosages de graines, mais dans l’ensemble,  ils ne se débrouillent pas trop mal.

Malgré eux, ils reconnaissent un besoin de discipline.

Acquérir la liberté ou du moins l’idée qu’ils s’en faisaient va de pair avec un minimum d’organisation.

Encore une fois, Herbert avait dû insister pour tout mettre au point.

Le petit groupe, en plus de se suffire à lui même, commence à gagner sa vie.

- À nous de bien gérer nos ressources. Nous devons trouver un moyen de calquer notre temps libre par rapport à notre travail.

Après quelques minutes de silence, tandis que la pipe d’Herbert fumait pire qu’une locomotive aux abois, les idées arrivèrent d’elles-mêmes.

- Mais c’est ça, enchaîne Coralie. Il faut utiliser les compétences de chacun pour faire au mieux avec le nombre que nous sommes.

- On doit se développer, mais juste assez, pour je ne sais pas… remettre la maison comme nous le voulons, ou avoir de quoi vivre sans consommer à tout va, poursuit Adèle.

- Il faudrait aussi penser à inverser les rôles. Je ne pense faire les marchés pendant dix ans.

- Je suis d’accord avec Jean-Baptiste, dit Adrien.

- Mais en même temps, nous devons ne pas contrarier ceux qui ne se sentent pas à l’aise.

Un brouhaha de quelques minutes s’en suit avec des arguments plus ou moins valables.

Puis le groupe se disperse, les couples soit dans leurs chambres, se baigner nus, ou réfléchir dans la tour de guet.

Étrange façon de résoudre par le physique les problèmes de société.

Comme à son habitude, Herbert s’assoit, remplit sa pipe et se dit que décidemment, il écrira sur tout cela.

 

Au cours de ce deuxième été, dans les campagnes ils sont les bienvenus sur les marchés, déboulant avec leurs étals à la mode « Jean-Baptiste le menuisier ». Herbert n’est pas étranger à leur conception. Les queues d’arondes et les onglets à quarante-cinq degrés se montent de démontent très bien, les systèmes pour maintenir le tout en place est efficace, mais de là à user de la gouge pour faire un présentoir unique à chaque œuf, tomate ou cornichon, n’est peut-être pas une chose indispensable. Cela doit sûrement rentrer dans un programme d’individualisation légumier ; pas certain qu’Herbert écrive là-dessus.

 

La communauté vit tranquillement sa petite révolution, et fournit en plus quelques magasins en ville.

Ils travaillent juste pour gagner de quoi vivre, et chacun prouve à sa famille que l’imagination peut être réelle.

 

La rumeur autour de leur communauté circule dans la région et au début de l’été, d’autres arrivent pour quelques jours, plusieurs semaines, et l’activité autour de la maison s’intensifie.

Herbert devine en eux plus de curiosité qu’un véritable attrait. Ces mauvaises pensées sont attribuées une fois de plus à la production de sa serre.

Le fameux mois de mai avait plus d’un an, et les nombreux satellites ont dû retrouver la gravitation parentale.

« C’est bien beau de jouer aux adultes, mais les enfants, vous retournez à l’université dans quelques jours ».

Ils voient débarquer des pères en colère à cause de la fugue de la maison de campagne ou du terrain de camping avoisinant.

Ce n’est rien à côté des coups évités de justesse par Herbert pour avoir appris la chasse aux papillons à quelques-unes.

Antoine et Adèle essayent de discuter, mais à part se faire traiter de jean-foutre, et d’avoir prodigué maintes billevesées à leur progéniture, ils restent impuissants.

Sauf Herbert qui à ces noms d’une autre époque n’a pas pu s’empêcher d’ouvrir la portière au père outré et à son héritière, en lui demandant s’il serait indulgent pour la collecte de l’impôt de leur première année d’exploitation.

Il n’avait rien trouvé d’autre que de répondre “la volée de bois de monseigneur est plus verte que la chair de sa fille“.

 

Je sens une lassitude en même temps que l’automne. Mais ce ne sont pas ceux des mois de travail et de fatigue.

Une maison de mon âge perçoit ses habitants et leur état d’esprit.

Ils se lassent, certains commencent à trouver tout cela vain.

Les discussions sur la légitimité de leur implication se font de plus en plus fréquentes.

Le reste du groupe reproche à Herbert d’être toujours de l’avis d’Adèle et d’Antoine.

Si les premiers argumentent, le troisième laisse toujours la libre interprétation de ses signaux de fumée.

Et l’automne n’arrange rien. Ils doivent retourner travailler en ville. Moins de jardin donc moins de mains à occuper, et plus de discorde à gérer.

 

J’avais dit que j’écrirais sur ce tout ça. Il faut bien raconter la fin. Nous ne partîmes pas cinq cents, c’est sûr, mais nous terminâmes à trois.

Le groupe s’est scindé.

De manière toute simple. Presque absurde. Je ne voulais pas le croire. Les repas.

Au fur et à mesure le nombre de convives se restreint autour de nous.

Tous les disciples se barrent de la Cène, et ça met un sérieux coup au moral.

Et un soir la sécession s’opère. La dissidence a voté.

Ils promettent de revenir nous voir ; tu parles !

Je ne dis rien, Adèle non plus. Antoine ne veut pas les retenir, il demande des explications. Les réponses sont toujours les mêmes. Qu’importent les excuses, ce qui me déçoit, c’est le mensonge.

Retourner chacun chez soi, sa maison, sa vie, s’enfermer le soir après le travail, râler contre quelque chose. Car ici, on ne peut pas blâmer son patron.

Ça doit les rassurer d’avoir une personne au-dessus d’eux. Ils ont été élevés avec la crainte du pouvoir. Enlevez leur ce poids et il reste l’appréhension d’être livré à soi-même.

Je ne peux pas leur en vouloir d’avoir peur de ça. Pour moi, cette excuse est de l’individualisme déguisé.

Le groupe doit avoir une limite dans le temps, sinon il s’organise et peut faire peur.

Nous avons la preuve qu’un petit nombre de personnes peut vivre seul, en marge de la société, mais cela ne leur suffit pas.

Ils parlent, s’embrouillent, Antoine finit par se taire. Le foyer de ma pipe est froid depuis un bon moment.

 

Les nuits suivantes pour eux n’ont pas été les plus tranquilles de toutes ces années. Ils ont failli me quitter aussi.

La nonchalance d’Herbert, et à ma grande surprise sa capacité à réorganiser le travail les ont remis en selle.

Envolé aussi l’idéal de communauté. Leur espoir s’était transformé en un vrai métier. L’exil, le bannissement de la société a duré à peine plus de deux saisons.

Ils ne sont pas déçus à cause de la défaite, mais à cause d’une promesse, d’un espoir dilué dans le conformisme.

 

Ce n’est pas tout à fait terminé.

Nous sommes restés encore quelques paires d’années dans cette maison. Assez longtemps pour que Antoine et Adèle lui donnent deux habitants en plus.

L’équilibre s’est instauré de lui-même. Sans aucune aide nous avons réussi à nous débrouiller. Avec les enfants, nous avions tout. Et surtout du temps pour nous.

Et pourtant, à peine avions-nous trouvé un rythme convenable, que je sentais déjà un mouvement impalpable vers plus de production, plus rapidement.

Les premiers fruits et légumes de saison devaient arriver plus vite, on allait bientôt nous commander des fraises à Noël si ça continuait comme ça. On nous demandait en plus grande quantité, impossible de rivaliser.

Je vois la population quitter les petits villages pour les banlieues et les usines. Depuis trop longtemps, vous vous sacrifiiez pour la pointeuse, l’appartement dans une barre d’immeuble, au mieux un pavillon préfabriqué sans jardin avec une pelouse jaunie la moitié de l’année.

Nous sommes arrivés trop tard, impossible de gripper la machine. Trop de prêts, de crédits ; trente glorieuses sûres d’elles appâtant au plein emploi. Cuisines américaines, aménagées, dix litres au cent, ressources infinies, manichéisme bien pratique, mouvement comme les nôtres radicalisés et stigmatisés.

Nous n’avons même pas voulu résister.

 

Ça se termine en plein été.

Avant de partir, je vais me lâcher, déboutonner le bouton du col de ma chemise en quelque sorte. Et même mieux que ça.

Je remplis ma pipe à ras bord, j’avance nu dans la mer, vapeur humain. L’eau arrive à mon cou.

À travers mes volutes poisseux je vois la maison ; grande ouverte.

Le foyer s’éteint, je me mets sur le dos, les bras et les mains en étoile. Je ferme les yeux et profite de la chaleur de cette fin d’après-midi.








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