…par l’argent lumineux des averses d’été.[1]
Par Nivier le mercredi 4 novembre 2009, 14:41 - Nouvelles - Lien permanent
Nous avons tant souffert.
L’ivresse, mais sans l’alcool.
Nous sortons et je te porte dans mes bras. Une de tes mains sur ma nuque pour oublier la douleur.
L’orage au loin une promesse.
Le vent dans notre dos fait passer tes cheveux devant mes yeux. Tu les remets derrière tes oreilles, mais ils ne veulent rien savoir.
Je ne sais pas non plus pourquoi tu tiens à porter ce vieux chapeau de paille. Par contre cette robe en coton…
En fait, entre nous, tout avait été présomptueusement parfait dès le début.
Nous sommes dans notre Fantaisie Militaire. Absolu mélange. Aboutissement de nos carrières amoureuses. Ultime composition sentimentale. Tous nos échecs évaporés. Force entre nous électrique, aimants du même pôle mais dont l’un s’est inversé en face de l’autre.
Je n’ai pas fait le paon pour te séduire, tu n’as pas pris tes airs de princesse. Et après, je me souviens, nous nous sommes ignorés par consentement tacite toute la soirée.
J’ai simplement parlé de ce frisson viscéral. Laborieuses conversations évitées.
Je comprends pourquoi tu tiens tant à ce chapeau. Tu as failli l’oublier sur le comptoir du vestiaire, et si je n’avais pas eu besoin de venir chercher un paquet de cigarettes dans ma veste, un autre que moi t’aurais interpellée. Mais je n’y crois pas. Toi aussi, tu m’avais avoué ton frisson lors de notre rencontre. Je me rappelle aussi, tu brillais sous la lumière tamisée des boules chinoises. Je souriais quand je te voyais danser avec le cousin machin qui ne se gênait pas pour descendre ses mains sur tes hanches. Et tu levais les yeux au ciel. Sans soupirer.
Pour le moment, tu es légère dans mes bras.
La nuit tombe. Je ne saurais pas dire quelle couleur prend le ciel. La capitale n’est pas très loin, mais nous n’avons jamais pris le temps d’y aller. Nous voulions éviter d’être dans le commun des balades sur les avenues.
Nous ne parlons pas beaucoup. L’exclusivité de notre amour est silencieuse. Nous consommons nos corps et nos vies presque sans verbe. Pas de résumé obligatoire de la journée de travail, pas de dialogue intempestif d’un mauvais film. En société par contre, nous parlons plutôt facilement, je dois dire.
Notre silence monacal me rassure. Allongée contre moi, entendre la pluie au moment de s’endormir (pourquoi je te le dirais ?), lire dos à dos au parc du Thabor… Tu n’es pas d’accord là-dessus, mais je suis presque certain que ce silence nous a soudé. Ainsi, nous distillons nos pensées. Nos digressions mentales nous font arriver plus vite à nos décisions. Économie de mots contre prise de tête, le choix se fait tout de suite.
Le tonnerre s’éloigne ou ma respiration plus haletante me donne t-elle cette impression ? Mais je ne dis rien. J’ai promis de te porter jusqu’au bout, je le ferai.
Il nous faut désormais passer le fleuve. À la saison, son lit est presque à sec. Entre chien et loup, le pont paraît trop loin, ou trop de guingois. Sans hésiter je fonce dans l’eau. Je sens le sable de la berge puis les cailloux. J’appuie chacun de mes pas et j’essaye de t’éclabousser. Tu cries et me tapes dans le dos. L’eau monte jusqu’à mi-cuisses et j’arrose tes chevilles. Je manque de tomber en arrivant au bord. L’équilibre confirme mon invincibilité. Une petite tape dans le dos me rappelle mon pari stupide.
La poussière de la route devient une espèce de boue et pendant une centaine de mètres la terre veut m’aspirer avec elle.
Tu m’encourages, m’embrasses, et me gênes un peu la vue aussi.
Bon sang, que c’est loin.
Je voudrais m’arrêter un peu, enlever les alluvions dans mes chaussures.
C’est facile pour toi de m’encourager !
Nous traversons un champ de maïs. Les jeunes pieds craquent sous mes pas. Il m’importe peu de briser deux ou trois végétaux pour arriver à notre but. Et je mets des coups de pieds dans l’orge et le blé des champs suivants.
Je continue, je crie. Toi aussi.
Nos hurlements s’étouffent.
Le sous-bois est proche. Je m’adosse au premier tronc venu.
Je reprends mon souffle. Je suis en nage.
Tu enlèves de ta robe les grains et les herbes ; c’est une manie chez toi.
J’avance plus tranquillement.
Je le dis à chaque fois, mais j’ai l’impression de marcher sur le tapis de la canopée. Les arbres n’ont pas de tronc, les branches éclatent et se dispersent en rameaux à moins d’un mètre du sol.
J’aime à imaginer un peuple de gobelins, ou mieux, de dieux fatigués se reposant sous nous pieds, nous laissant passer dans leur ciel, ignorant nos déambulations nocturnes.
Nous y sommes.
Tu es toujours dans mes bras.
Loin, très loin, l’eau frappe déjà les frondaisons. Le son de cette vague venteuse et humide nous arrête. Nous l’entendons, mais ne devinons rien qui ne bruisse près de nous.
Nous ne respirons presque plus.
Notre déluge personnel est proche.
Je veux arriver avant la pluie.
Des flashes me guident dans le tunnel de branches.
Ta main se fait plus forte sur ma nuque. J’ai de nouveau tes cheveux dans mes yeux, mais je pourrais être aveugle maintenant.
Tu n’es plus dans mes bras. La pression s’est relâchée. Nous flottons. Nous avons réussi.
Le vent amène l’odeur des feuilles torturées sous l’impact des gouttes.
L’orage arrive.
Nous regardons les miettes liquides envahir l’air, bombarder la surface plane, refléter la foudre.
À l’éclair, tu te jettes sur moi, au grondement, je t’embrasse.
Bientôt nous serons nus, protégés par l’argent lumineux des averses d’été.
[1] In Si je t’oublie Jérusalem William Faulkner éd. L’imaginaire Gallimard P. 291
Tous les billets de ce blog sont la propriété exclusive de Olivier Ledouit. Toute reproduction, même partielle sans l'autorisation expresse de l’auteur est interdite.
Commentaires
"...Loin, très loin, l’eau frappe déjà les frondaisons. Le son de cette vague venteuse et humide nous arrête. Nous l’entendons, mais ne devinons rien qui ne bruisse près de nous. ..."
Des mots et des musiques comme celle-ci, on en lit pas sous les sabots d'un cheval n'amasse pas mousse (?...?...) M'fin, j'veux dire qu'c'est biau quoi ! ... ??
QUOI !...?... BON ! ...
m'fin...