Le « Soir de Paris »
Par Nivier le lundi 15 février 2010, 17:04 - Nouvelles - Lien permanent
Encore une fois, mon oncle et tuteur m’obligerait à me rendre à cette soirée. Je ne me lasserai jamais de lui exprimer à quel point je déteste les grands bals donnés par les nôtres.
La réforme agraire avait achevé notre famille.
Mon père voulu prouver son engagement envers son nouveau pays en se faisant tuer en plein hiver dans les Ardennes. Le corps de ma mère, à trop insister à le pleurer s’était asséché en quelques semaines.
Les images de mes parents sont floues, c’est à peine si je me rappelle le son de leur voix.
Et me voilà, neveu d’un négociant en vin.
Par tradition, je reprendrai sa boutique.
Par tradition, je dois aller à ce maudis bal.
Je n’aime pas nous voir contempler le jadis. Les terres revues chaque fois plus grandes, les fermes plus belles, les récoltes plus abondantes.
Mais je n’ai pas connu les paysans émaciés, les repas frugaux, les arbres fruitiers sans fleurs.
Je me rappelle de mon arrivée chez le ministre. Celui-ci appréciait notre compagnie, je n’ai jamais su trop pourquoi. Cette année le président nous fait l’honneur de sa présence au repas.
Longs discours à tous les plats, discussions sur les armes, les progrès de la médecine. Eux aussi radotaient. Nous a commémoré le vingtième anniversaire de la « der des der », et ces vieux briscards en parlent comme s’ils voulaient y retourner.
Le repas touche à sa fin. Maintenant, voici l’heure de supporter le bal.
Je me dirige pour fumer devant l’entrée du ministère.
A cette époque, le « Soir de Paris » était si répanduque tout autre évanescence nous apparaissait comme un miracle.
Devant le vestiaire traînait cette brume invisible. Cette fois-ci, la célèbre fragrance me semblait plus claire. Nouvelle composition ? Impossible. Ou alors mon expérience œnologique m’avait ouvert à de nouvelles senteurs. Déjà plus probable.
Au moment d’ouvrir la porte, une jeune femme précédée de l’air frais extérieur entre dans le hall.
- Dieu merci jeune homme, vous venez de retrouver ma fille ».
Je me retrouve un peu décontenancé, cherchant les mots appropriés devant cet homme venant de la salle de bal en tenue de soirée impeccable.
- Iélena, ma grande, ne me fais plus faux bon de cette manière ! Je parlais de toi au ministre et tu trouves le moyen de disparaître juste à ce moment.
Jeune homme je vous remercie de l’avoir retrouvée ».
Je restais sans répartie.
- Votre prévenance mon cher mérité récompense. Ma fille pourrait si elle le veut, vous accompagnez pour la prochaine danse ».
Un peu maladroitement, je le remerciais, cachant mal une certaine gêne.
Je la débarrasse de son manteau. L’odeur encore présente à ma mémoire explose devant moi. Le fameux parfum. Mais qu’a t-elle de plus pour mieux le porter ? Ou plutôt, qu’à t-elle de plus pour qu’il la sublime ? Pourquoi cette vapeur artificielle me met dans cet état de quasi flottement ?
Nous bavardons, loin de l’orchestre. Son histoire est très différente de la mienne. Ses parents étaient arrivés d’Europe de l’Est bien avant nous. Son français est irréprochable. Comme son père elle a trop de manières dans ses expressions, mais je trouve cela charmant.
La musique se tait un instant. Son père nous invite à prendre place.
Nos pas se cherchent un peu, mais ils finissent par se cadencer au rythme de la valse.
Sans attendre je lui demande si son parfum est bien celui auquel je crois. Elle s’étonne mon aptitude à en déceler certains composants. Sans trop de délicatesse, je lui avoue qu’elle le porte mieux que les autres femmes de cette soirée. Je ne sais pas à son regard si elle me prend pour un fou, ou si elle devine mon attirance.
J’ai bien vite la réponse. Elle me propose de prendre de nouveau l’air sur le perron.
Paroles banales de personnes n’ayant rien à se dire. Je lui parle de mon métier. Quant à elle, elle souhaite devenir diplomate, voyager d’un continent à l’autre. Avant-gardiste. Les relations de son père pourront lui faciliter la tâche.
Avec autant de maladresse que moi de tact, elle me demande si cela ne la gênerait pas de la raccompagner chez elle, à deux pas d’ici.
Ayant l’approbation paternelle, nous quittons la réception. Nous marchons sur le boulevard toujours dans le silence. Moi, les mains croisées dans le dos, les siennes dans un manchon.
Sans hésiter, elle me propose un thé ou une autre boisson pour me réchauffer avant de repartir chez moi.
Le salon est si feutré que nos pas sont silencieux. Je m’installe sur la méridienne en face d’elle. Très vite elle se dirige vers le gramophone, trie quelques disques et de la corne sort un air de jazz, très doux. Elle tend sa main vers moi. Croise ses doigts dans les miens. Comme tout à l’heure, nous n’avons rien à nous dire. Cette fois-ci je me noie dans la senteur si proche. Elle m’autorise juste à l’embrasser dans le cou. Je sens le goût de sa peau sous les mélanges volatiles. Et un peu loin, la fleur d’oranger à côté de la théière.
Nous n’avons pas entendu ses parents.
- Dîtes. Madame la future ambassadrice. On ne quitte le bal pour une réception privée ! ».
Je ne sais plus quoi faire de mon corps, de mes mains. Je voudrais disparaître sous le tapis.
Son père, nœud de papillon défait, s’approche de moi, pose sa main sur mon épaule.
- Il est tard, jeune homme. Voulez-vous que l’on vous raccompagne ?
Je vais rentrer à pied comme prévu. Ou mon oncle me posera trop de questions.
- Mais si vous voulez revoir ma fille, passez donc demain, disons, vers seize heures. Nous prendrons un thé que cette fois-ci nous ne laisserons pas refroidir »…
Très vite, nous commençons à nous voir hors de nos maisons respectives. Promenades sur les quais, parfois même hors de la ville. Et à chaque fois, elle met son parfum. L’odorat est le sens le plus persistant. mais à chacune de nos rencontres, je la redécouvre. Cherche à comprendre pourquoi cette émanation la rend plus séduisante.
Tout en elle brille de charme et de beauté, des pieds nus qu’elle laisse traîner sur le bord de la rivière à la pointe de ses cheveux sur le dos nu de sa robe d’été.
Pourtant, je ne redoute pas le moment où elle ne le portera plus. La connexion s’était faite dans mon cerveau entre elle et ce mélange de roses, de jasmin depuis ce soir-là dans ce hall.
Comme si humer son corps supplantait les autres délices. Les baisers et les caresses auront toujours la même saveur, les mêmes douceurs même si l’air n’en n’est pas embaumé.
Parce qu’à vie dans ma mémoire il lui sera lié.
Et un dimanche, panique devant la maison.
Valises mal fermées, débordant d’affaires mélangées posées sur le perron. Autant sur le toit surchargé de la voiture.
La mère pleure, le père dit qu’ils n’ont pas le choix. Ils doivent passer de l’autre côté très vite. Et peut-être fuir plus loin encore.
Elle n’a pas le temps de me laisser d’adresse. C’est elle qui m’écrira, bientôt. Ils ne peuvent pas attendre. D’autres familles feront le voyage avec eux.
Elle m’embrasse.
Je sens sur ses lèvres le goût de ses larmes.
Elle ne l’a pas mis aujourd’hui.
L’air est sec, tendu comme un hauban.
Son père lui dit de se dépêcher.
Je n’ai jamais revu quelqu’un pleurer comme ça.
Il me l’arrache des bras.
Juste le temps pour elle de me le donner.
Dans mes mains reste le flacon.
L’air est sec. Ne sent rien. Pas même la poussière ni l’essence dans le sillage de la voiture.
J’ai combattu.
Et toujours avec moi son odeur.
Son parfum ancré au plus profond mes souvenirs de guerre.
Tous les billets de ce blog sont la propriété exclusive de Olivier Ledouit. Toute reproduction, même partielle sans l'autorisation expresse de l’auteur est interdite.