Je me demande si tu as ressenti un jour tout le bien que nous t’avons fait, les services que nous t’avons rendu.

Je n’ai pas senti tout de suite cette ligue contre moi, cette perversion à mon égard. Tous les deux, prêts à me ruiner.

Je ne sais pas qui tu es. Pour preuve ce rouleau avec une peinture à  l’intérieur. Ça aussi, je te le laisse.

Hors de question d’emmener ailleurs un quelconque souvenir de mes années ici.

Tu m’as dévorée, brisée. Je n’ai pas eu d’enfant à cause de toi, tu n’as pas su me protéger quand notre couple est parti à vau-l’eau. Je ne te méprise même plus. Et pourtant je fais une dernière fois le tour de tes pièces. Tu mérites juste d’être une maison de vacances ouverte trois mois par an. Tu mérites ta solitude au bout de ton chemin. Tu ne mérites pas cette vue sur la mer. Elle a trop ouvert ton esprit. Tu as trop emmagasiné cette force en toi. Je n’ai rien pu faire quand tu nous as écrasé. Nous n’avons pas su résister à ton achèvement. Tu es fière aujourd’hui. Mais sans nous tu serais vermoulue, ta charpente affaissée, détériorée, ta toiture édentée.

Je t’imagine en lépreuse, tes membres immondes et bouffés.

 

Nous n’aurions pas dû panser tes plaies.

 

J’ai sacrifié, tu n’as rien rendu. Tu te laisses porter par ceux qui vivent en toi. Tu ne les personnifies pas. Tu ronges, sournoise.

Même un mauvais amant mérite plus de respect et considération. Une tendresse gauche me toucherait plus. Il n’y a pas de charme dans le non-dit. J’ai besoin de reconnaissance, de témoignage d’affection. Tu n’as pas été capable de nous rendre fière de toi.

 

C’est caractéristique de vous. Toujours cette idée saugrenue de vouloir nous donner une âme.

Très vite, je m’étais rendue compte de cette faiblesse. Est-ce que moi je parle à mes murs, à mes meubles ? Est-ce que moi, je cogne sur la première chose venue ? Mes mots dépassent-ils mes pensées ?

J’ai eu bien des raisons de ne plus vouloir de vous. Mais que veux-tu ? Mes murs ont plus de patience. Ma seule préoccupation est de vous accueillir. Bien des fois je vous ai donné bienveillance et réconfort. Combien le méritaient vraiment ?

C’est une mauvaise manie de vouloir m’attribuer vos fautes. Vous êtes irréprochables. Aucun de vous ne se trompe, rien n’est jamais de votre fait !

Mais si vous tenez tant à nous faire passer dans vos vies par notre biais, essayer de penser à notre place.

Vous nous appropriez. Pensez-vous à nous, ces fameux objets ? Vos objets. Vous prônez la liberté, mais vous êtes bien aise de vos propriétés. Ma maison, mon appartement, mon mari, mon amie.

Je ne suis pas éternelle et vous encore moins. La raison, le progrès, le savoir m’ont bâti. Mais au bout du compte, reste votre satisfaction, votre suffisance.

Dans notre histoire, tu n’as pas vu plus loin que l’achèvement de mes travaux. Tu t’es contentée de m’embellir. Je suis devenue votre miroir ; votre égoïsme à vouloir me récupérer vous a détruit. Et cette séparation est méritée. Votre couple n’a pas su se renouveler. Je n’ai pas demandé à devenir votre obsession.

Et puisque nous en sommes rendus à ce point, je n’aime pas votre goût de la restauration. C’est chirurgical. Trop précis. Inutiles de me visser ou de me brocher à outrance. Comment attendez-vous ma gratitude? Que je m’ébroue, vous montre ma joie d’être belle ? Je ne peux pas témoigner le résultat de votre sophistication délirante.

Vous avez tout fait à votre volonté, vous m’avez manipulée.

Assez de tout vouloir refaire à l’identique. J’ai pris des coups. Je suis fière de mes blessures. Mais vous êtes trop opiniâtres. Je préfère un maladroit avec une personnalité à votre perfectionnisme confiant dans le moindre de ses choix.

Au début, vous étiez enthousiastes. Pas d’accord et encore moins certains de vos options. Vous n’aviez pas le compas dans l’œil. Vous aviez l’empressement des amateurs, de l’ambition, un projet. Vos idées se sont transformées. Pour moi, vous avez trahi votre démarche, votre idéal j’oserais dire. Et je vous en veux. Le beau peut aller avec le bien-être ; vous êtes allés dans l’outrance plutôt que dans la décence. C’est difficile de l’avouer, vous m’avez voulue trop parfaite. Je n’étais plus un lieu d’habitation, mais un lieu de contemplation.

 

Le début de notre histoire n’est pas extraordinaire. Une rencontre, rien de plus. Nous avons vu des photos de toi dans une agence de la ville voisine. Nous avons fait quelques pas de plus, mais déjà  tu nous avais fait un clin d’œil.

C’est digne des plus grands romans classiques. Le romantisme n’est pas l’apanage des humains. Nous avons eu le coup de foudre. Passionnel ou raisonné, nous nous moquions de savoir. Nous te voulions. Pour nous. Sans partage. Sans t’avoir visitée, nous savions comment l’on te remettrait en état. Les photos ne nous suffisaient pas.

Le lendemain c’était notre premier rendez-vous, en tête à tête. Tous les trois. Nous avons aimé ton délabrement, l’agencement du rez-de-chaussée. Ton sol cachait mal tes récentes blessures. Malgré  ton expérience, tu semblais maladroite. Les autres n’avaient pas su t’aimer comme nous le ferions. Uniquement nous, pourrions te présenter sous ton plus beau jour.

Très vite, nous avons vécu ensemble. Au milieu de ce printemps, cela ne nous gênait pas d’attendre quelques jours pour te redonner l’eau et l’électricité. Mon mari me répétait sans cesse combien nous serions heureux ici. Même si nous étions presque débutants, l’un et l’autre sentions ton vrai potentiel.

Nous avons commencé tout de suite. Seuls. On s’était engagé pour des années, cette relation s’annonçait comme idyllique. De l’audace de notre côté, de l’attente du tien. Harmonise de nos désirs.

En quelques mois, on s’était confié, tu nous as raconté ton histoire. Tu nous dévoilais chaque pièce sans pudeur, tu n’avais plus honte de tes cicatrices. Même ton vieil amant le piano n’avait plus de secret pour nous. 

 

Nos débuts (et même un peu plus je dois avouer) avaient été fabuleux. Restaurée, comme jamais, avec générosité. Aimée sans être idolâtrée. Je ne pensais pas cela possible. Vous combliez toutes mes attentes. Une malade dont le médecin comprend les maux sans qu’il ait besoin les exprimer. Un vertige amoureux comme s’est emparé de moi. Je ne voulais pas vous laisser partir le matin. Si j’avais pu, je vous aurais accueillis à votre retour, portes grandes ouvertes. J’aurais fait passer le soleil à travers mes vitres mieux que n’importe quel autre verre. Vous m’avez illuminée. J’étais d’accord avec chacune de vos idées. Je mourrais d’impatience de vous voir arracher ces vieux papiers peints, gratter ces peintures écaillées, ces rideaux élimés et crasseux.

Et j’ai eu ce que je voulais. Vidée aussi des meubles boiteux. A part ce dont vous aviez juste besoin, je me suis retrouvée nue, vous ai livré mon corps sans honte, vous ai laissé l’observer, le découvrir sans crainte.

J’aimais la douceur avec laquelle vous m’avez débarrassée de mes précédentes histoires. Je ne peux pas les oublier, mais vous feriez de votre mieux me consoler en cas de rechute. On ne m’avait jamais laissé le temps de m’habituer. Avec vous, j’ai appris la patience, la sérénité  et la tendresse d’une relation à long terme. 

 

Nous t’avons choyée. Nous avons fait tes parquets de bois précieux. Nous t’avons couverte des meilleures ardoises, fait venir tes fenêtres des meilleurs menuisiers. Mais aucun n’a eu le droit de poser ses mains sur toi. Nous seuls connaissions tes blessures. D’autres auraient forcé, brutalisé notre travail. Des réparations récentes pouvaient céder sous des mains moins délicates que les nôtres.

Les soirs d’été, nous sortions pour dîner sur ta terrasse de pierre. De la tour de guet, nous te regardions comme si tu étais habitée par d’autres. Nous te possédions, et pourtant te désirions encore. Jamais pendant ces années nous n’avons été ivres de toi.

Nous t’avons observé de tous les endroits. Du jardin au chemin de randonnée, même une fois de la mer. Nos jouions aux plaisanciers émerveillés de te découvrir au gré d’un mouillage.

On s’embrassait, se serrait très fort dans nos bras. À la fois fiers de nos efforts et pour nous donner du courage devant l’ampleur de la tâche.

Le soleil embrasait tes murs. Nos ombres allongées devant toi, géantes perpendiculaires sur ta façade. Les bras tendus elles chatouillaient tes lucarnes ou tes caches-moineaux.

Je ne vais pas raconter notre premier feu. La cheminée obstruée par des nids, comme des balles la suie tombées  sur le parquet, et les fuites du conduit dans chaque pièce qu’il traversait.

 

L’âtre ne chauffe plus, la pince et le tisonnier commencent à se piquer, les bûches sous le foyer servent de décoration. La boîte d’allumette est dans le tiroir ouvert du vieux moulin à café. Nous trouvions cela authentique. Tu étais devenue une maison prête à vivre.

 

C’est bien ce que je vous reproche. Et en même temps ce qui me fait vous respecter.

Des années de travaux ne vous avaient pas rassasié. Il vous fallait toujours plus rénover, refaire à la perfection.

J’ai mis du temps, mais j’ai compris que je n’étais plus la seule. Vous rentriez couvert de plâtre, tachés de béton, de copeaux. Je pensais naïvement à vos métiers. Mais des week-ends passés loin de moi, nos moments privilégiés tronqués pour aller chez une autre.

Vous n’erriez dans mes pièces. Vous n’aviez plus le plaisir de découvrir tel aménagement. Vous ne souriez plus en passant devant la baie vitrée de la salle à manger. Je vous montrais tous mes charmes à  longueur de temps, je vous accueillais tous les jours malgré vos humeurs, quand j’étais le centre de la dispute je ne me cachais jamais. Toujours un volet pour claquer, ou un grincement de parquet pour ne pas me faire oublier.

Au début, je n’ai même pas été triste, à peine déçue. Je n’avais pas vu l’évidence.

Et pire que tout, vous m’avez échangée avec des amis pour un été. Vous étiez partis vous reposer, changer d’air.

Achevée je ne valais plus rien pour vous. Je suis devenue trop belle ? Ne me dîtes pas que vous vous lassiez de moi. Toutes nos saisons étaient différentes. Pas un n’aurait laissé la routine s’installer entre nous. Comment après m’avoir remodelée comme jamais je n’aurais pu l’imaginer avez-vous osé me quitter. Et toujours votre silence. Des intrus viennent avec votre bénédiction. Vous discutez à peine dix minutes et me quittez.

Ils m’ont pourtant respectée, entretenue comme vous. Avec autant de soin. Mais je sentais leur zèle. Trop démonstratifs. Je ne voulais pas les voir me donner les derniers coups de pinceaux, changer le carreau cassé de l’oeil de boeuf. Ils ont osé le faire, je n’ai pas supporté leurs sales pattes sur moi. Je connaissais vos mains, vos gestes ; les voir, les sentir me toucher, ça me dégoûtait. Je ne pouvais pas leur faire comprendre. Ils avaient beau être doux, prévenants, leurs caresses me griffaient. Ils sont allés jusqu’au bout. Ils ont posé la dernière touche sur moi.

Pourquoi leur avez-vous dit « faites-le si vous avez le temps » ? En plus de m’abandonner, vous m’avez sacrifiée.

Pourquoi les premiers venus avaient autant de droits ? Toutes ces années seuls, sans aide, et maintenant que l’on peut profiter les uns des autres, vous disparaissez pour aller je ne sais où ! Vous n’assistez même pas au final ! Je ne comprends pas. Dois-je être déçue, ou dois-je garder ma colère et l’exprimer à votre retour ? 

 

Nous n’en pouvions plus de toi. Tu ne l’as pas vu, mais tu nous as usés. Tous les deux. Je ne sais pas qui de moi ou de mon mari s’en est aperçu.

Nous avancions dans les travaux sans avoir conscience de notre chute. Nous l’avons vue trop tard. C’est pour cela que nous sommes partis. Notre couple s’est ébréché par ta faute. Et si aujourd’hui, j’en suis réduis à pleurer, assise sous une des lucarnes du grenier, ce n’est pas uniquement de notre responsabilité.

Tu nous as demandé trop d’efforts. De presque ruine, tu es devenue resplendissante. Et cette beauté nous a trop coûté. Nous étions à bout de forces et d’idées. Mais nous avons continué. La maladie est incurable. Tu monopolisais chaque cellule de notre corps, tu nous as manipulé. Jamais nous n’avons souffert pendant ces années. Pas un symptôme n’était apparu. Nous vivions pour toi, tu ne t’es pas privée pour nous contaminer, gangréner notre couple. 

 

Je te quitte bientôt. Je ne sais pas si je vais aller le rejoindre. Tu as fait de nous des étrangers. Tu as dévoyé notre passion pour toi en une appropriation unilatérale. Tu nous as séparé pour mieux te servir. Tu es comme tes bâtisseurs, comme tes précédents habitants, et comme nous qui t’avons restaurée. Tu es devenue trop humaine. Chacun se sert de l’autre pour arriver à ses fins. 

Comment peux-tu me mentir de cette manière ? Qui a eu en premier envie de moi ? Qui a voulu s’installer malgré le manque primaire d’eau et d’électricité ? Qui voulut me consacrer une partie de sa vie ? Tu te sacrifies pour celle ou celui que tu désires, que tu aimes. Pas pour une maison, dût-elle être celle de vos rêves. Sois un peu raisonnable. Je n’ai rien demandé, rien en dehors de vos limites. Si vous êtes trop prétentieux, vaniteux, ce n’est pas de ma faute. Si votre arrogance l’emporte sur la tempérance, ce n’est pas de ma faute. 

 

Tes souvenirs sont un comme mauvais trip, un retour d’acide. J’ai passé  trop d’heures dans ce grenier à me vider de mon chagrin. Je pensais pouvoir te quitter plus facilement mais l’inverse s’est produit. J’ai voulu rester pour te comprendre. Mais tu te mures.

J’entends le vent passer par la porte. Chaque grincement de gond me soutire un sanglot. Et je ne peux pas partir. Tu me gardes comme un enfant mort-né  dans tes entrailles. Lâche-moi, je t’en supplie, fais le premier pas ! Libère ton étreinte ! Dégage-moi de toute reconnaissance. Je voudrais ne jamais t’avoir rencontrée.

Nous voulions tellement une maison comme toi.

Si je pouvais remonter le temps, je te dirais désormais de rester avec des rêves, avec l’imagination d’une histoire. Ce n’est pas moi qui ai voulu que cela se consume.

Tu nous as étreint à nous étouffer, nous as vaincu, mais ne te laisserais pas cette victoire. Tu ne prendras ce soupçon de souffle qu’il me reste.

J’irais dans mes tripes trouver la rage pour te fermer à clef derrière moi. Pour preuve que je tiens encore à toi, je condamnerai toutes tes fenêtres de planches, je mettrais des barres devant chacune de tes portes. Non seulement tu ne verras plus ta terrasse de pierres, ni la mer, mais ainsi défigurée, tu inspireras la méfiance. Les visiteurs craindront une bicoque trop barricadée. Les enfants ne casseront pas tes carreaux. Tu vieilliras avec tes belles huisseries, tes beaux meubles, et ton ami le piano se lassera aussi de ne plus voir le jour. Toi aveugle et sourde, lui muet.

C’est ma vengeance, mon ultime coup d’éclat. La dernière fois que je te toucherai, je t’enfoncerai des pointes avec toute ma hargne dans tes boiseries.

Des dizaines de blessures comme des petites coupures, juste assez pour te procurer une douleur lancinante et t’enlaidir aux yeux des passants.

 

Que tu me laisses, cela m’est égal après tout. D’autres viendront. Tes minables planches n’arrêteront pas les curieux. Des rongeurs, des oiseaux, d’autres bêtes viendront d’ici peu.

Je ne resterais peut-être plus longtemps seule. Mais pas plus que les autres je ne pourrai vous oublier.

Ma mémoire de pierre est sans amertume.

Vous vivez, je demeure. Nous continuerons à partager nos existences. Tant que nos désirs restent réciproques nos échanges dépendent de nos volontés.

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